
On a souvent entendu dire que le contraire de l’amour n’est pas la haine mais l’indifférence. Eh bien, non. Le contraire de l’amour est… la peur. La peur peut détruire l’amour ou du moins, l’empêcher de s’épanouir, l’empêcher d’agir. Un amour sans courage est un amour sans action, il reste donc abstrait et fictif… C’est un amour « non-incarné », même s’il existe au niveau des sentiments. Le véritable amour demande courage et action, c’est une énergie puissante mais qui doit sa puissance précisément au fait qu’elle peut « déplacer des montagnes » au sens propre du terme – ses résultats sont toujours visibles et palpables, sous une forme ou une autre.
Je vais encore parler de Scott Peck et de son livre Le chemin le moins fréquenté, mais d’après moi il y énonce de très grandes vérités à propos de l’amour. Pour lui, le véritable amour c’est soit du courage, soit du travail, et il n’y a pas d’exception à cette règle. Il dit qu’il est très agréable et facile de trouver des preuves d’amour dans nos sentiments, mais qu’il est beaucoup plus difficile et inconfortable de trouver ces preuves dans nos actions concrètes. Or, ce sont ces dernières qui représentent l’amour véritable, car elles sont toujours liées à une forme active de dépassement de soi et donc à une forme d’évolution – aussi bien pour nous que pour la personne que nous aimons. Quand nous aimons, nous entreprenons des actions concrètes en direction de nous-mêmes et d’une autre personne, nous évoluons et faisons évoluer l’autre. Or, si nous « ne faisons rien », rien ne se passe et nous n’évoluons pas. La pensée est une énergie certes, mais privée d’action elle est impuissante à obtenir un résultat et il ne se produit donc aucune évolution pour les parties concernées. La fameuse « pensée magique » n’est efficace que pour la baguette de Mary Poppins. Rêvasser, pleurer, penser, ressentir est facile et se produit en dehors de nos efforts et de notre volonté consciente. Seulement, si cela ne nous donne pas l’impulsion d’agir, cela reste dans le domaine du rêve et non de la réalité.
De cette manière, un alcoolique peut passer sa journée dans un bar à boire tout en affirmant qu’il aime sa femme et ses enfants plus que tout et qu’il se soucie d’eux, alors qu’il les a complètement délaissés et ne fait donc rien pour leur manifester son amour. Vous me direz: « Oui, mais il est sous le coup de l’addiction, il ne peut faire autrement. » Peut-être. Mais peut-on parler d’amour dans ce cas? D’abord, ce n’est peut-être pas une très grande preuve d’amour envers lui-même s’il ne peut passer sa journée autrement que dans un bar à se soûler. Ensuite, il ressent de l’amour envers sa famille, mais est-ce vraiment de l’amour? Si ça l’est, alors c’est une forme d’amour extrêmement passive et égoïste – or, je rejoins Scott Peck en affirmant que l’amour passif, cela n’existe pas. L’amour est toujours actif. D’ailleurs, pour l’auteur, le péché originel c’est la paresse, mais quand il parle de paresse il veut dire la peur. La peur engendre la paresse de ne pas oser accomplir le travail nécessaire à notre évolution, au dépassement de nos limites et de nos conditionnements toxiques. De ce fait, même si nous travaillons 60 heures par semaine, nous pouvons quand même être « paresseux » de ce point de vue – et nous le sommes peut-être même davantage car le travail acharné est parfois une façon d’éviter de nous pencher sur notre intériorité et de confronter nos démons.
Nous revenons donc encore à la peur. Peur de ce qui existe à l’intérieur de nous. La nature étant bien faite, quand nous refusons de voir ce qui existe à l’intérieur de nous, cela nous vient de l’extérieur – chez un partenaire, un parent, un enfant, un ami. Les autres nous servent de miroirs pour mieux identifier ce qui se passe en nous, ce qui a besoin d’être mis en lumière, réparé, libéré. Sauf que, là encore, notre peur peut faire en sorte de ne pas voir qui nous sommes, de changer de miroir ou de détourner notre regard de ce qu’il reflète sur nous.
De nos jours, beaucoup de rencontres se font via Internet et les réseaux sociaux et les gens aiment croire qu’ils « tombent amoureux » d’une personne virtuelle qu’ils n’ont jamais rencontrée en vrai. Rien de mal à cela, si ce n’est le fait que cela reste une grande illusion, ou plutôt une grande projection. Une personne que nous ne connaissons pas (encore) est le terrain parfait sur lequel nous pouvons projeter presque n’importe quoi – nos rêves issus de tous les films Disney que nous avons vus, nos illusions, nos fantasmes, nos attentes gigantesques de toutes les belles qualités que doit forcément posséder ce « prince charmant », ou cette « princesse endormie »…
Oui, mais… non. Où est l’action là-dedans? A part taper sur le clavier ou discuter au téléphone, il n’y a aucune démarche active et constructive qui nous permet de découvrir la vraie personne en face et qui nous permet de nous dépasser d’une manière ou d’une autre en l’aimant – par un acte de volonté où nous agissons et prenons un véritable risque pour grandir et élargir nos frontières psychiques. L’amour demande en effet de grandir, d’évoluer, de sortir de notre zone de confort et de nous maintenir à l’extérieur de nos frontières pour continuer à évoluer. Le but est de nous libérer de nos croyances et conditionnements, voire de nous guérir. Mais cela engendre une très grande peur car il s’agit d’une énorme prise de risque. L’amour virtuel évite cette prise de risque et nous fait croire que nous pouvons avoir d’une façon très rassurante « le beurre et l’argent du beurre » (mais pas les fesses de la crémière, hein :-))
Nous sommes des êtres humains et nous avons tous peur de l’inconnu et peur de la souffrance. Donc, la plupart du temps nous évitons de nous aventurer au-delà de notre « territoire de base » (comme le dit si bien Richard Idemon dans son livre À travers le miroir). Même quand ce territoire est très limité voire dangereux, rester à l’intérieur de ces frontières connues est pour nous une question de survie car c’est ce que nous avons connu depuis toujours. Un peu comme l’oiseau qui a passé toute sa vie en cage et à qui on ouvre la porte de la cage -il trouve ça suspicieux et il en a peur, il ne tarde donc pas à revenir à l’intérieur de la cage.
Cette peur fait en sorte que dans nos relations nous n’osons que très rarement aller au-delà des scénarios connus. Tôt ou tard notre inconscient « s’arrange » pour valider nos croyances de base – celles qui nous font rester à l’intérieur de notre territoire de base, à l’intérieur de notre cage. Le plus important dans une relation n’est donc pas la fidélité, le respect, le sexe, même pas l’amour… Non. Le plus important pour notre inconscient est de construire le scénario qui fera valider nos croyances de base – celles qui proviennent de notre enfance. Elles peuvent être positives ou négatives, mais l’expérience montre que la plupart du temps il s’agit de croyances négatives
Ainsi, si nous croyons que les personnes que nous aimons finiront par nous trahir – car durant notre enfance un de nos parents nous a trahis -, nous nous « arrangerons » pour que notre partenaire actuel le fasse. Pire, nous interprèterons négativement le moindre acte qui nous fera penser de près ou de loin à une trahison. Ou bien, s’il a le malheur de véritablement nous trahir une seule fois, nous ne retiendrons que cela de tout le temps que nous aurons passé ensemble et cela prendra des proportion dramatiques – car cela aura validé notre mythe personnel: que les personnes que nous aimons finissent toujours par nous trahir. Peu importe le contexte et peu importe si le reste du temps il y a eu plein d’actions positives envers nous, nous nous focaliserons uniquement sur la trahison et nous la figerons – comme un arrêt sur image – car elle nous rappellera une trahison plus ancienne et qui nous a fait mal. Dans un autre exemple, si nous croyons que nous allons être abandonnés, nous nous arrangerons pour que l’on nous abandonne ou nous interprèterons les actes de notre partenaire comme des abandons, même s’il ne les voit pas comme tels. Etc. Les éléments qui constituent ces croyances sont tellement ancrés en nous qu’un « rien » suffit parfois pour leur faire (re)jouer le scénario redouté.
Tout cela est donc organisé par notre inconscient dans le « but » de faire valider nos croyances et ce besoin de validation est motivé par la peur que nous avons d’aller au-delà de notre territoire de base. Car, que se passerait-il si, malgré le fait que notre partenaire nous a trahi, celui-ci a envie de réparer son erreur, nous demande pardon et nous finissons par lui pardonner? S’il a envie de véritablement s’engager auprès de nous, à modifier son comportement, à nous aimer? Cela voudrait dire que nous pouvons, pour une fois, modifier le scénario, aller au-delà de notre territoire, avoir une « fin » heureuse et un autre début, encore plus heureux, réécrire le scénario. Et que se passe-t-il alors? Nous sommes terrifiés! Cela nous insécurise au plus haut point! Beaucoup plus que la peur que nous avions de la trahison, car au moins, nous connaissions ce scénario: nous savions, au fond de nous, qu’il n’était qu’une question de temps avant que cela n’arrive car telle était notre croyance. Avant qu’on nous trahisse, avant qu’on nous déçoive, avant qu’on nous abandonne – nous savions déjà que cela allait arriver et nous y étions préparés. Presque pour dire: « Je le savais! Je savais que tu allais me trahir, que tu allais m’abandonner! »
Et l’histoire s’achève là, et nous retrouvons notre tranquillité et notre territoire – car nous connaissions ce scénario, il nous est familier. Notre inconscient en est presque soulagé – pour lui, c’est un scénario sans surprise, donc sans réel danger. Dans ce scénario, on aurait pu dire à l’autre (toujours inconsciemment): « Je vais tout te donner dans l’espoir que tu m’aimeras sans me trahir, sans me décevoir, sans toucher à ce que je ne veux pas voir en moi. Dans l’espoir même que tu vas me réparer. Mais je vais rester sur le qui-vive et tu n’auras pas droit à l’erreur – je mettrai la barre tellement haut que de toute façon tu vas t’épuiser, je sanctionnerai le moindre faux pas et au final je me rendrai compte que j’aurai eu raison de ne pas te faire entièrement confiance. » Le match est joué d’avance.
La boucle est bouclée, le danger est écarté. Nous ne voulons pas savoir ce qui aurait pu se passer au-delà, car la série est terminée, nous ne voulons pas de prochaine saison pour encore flipper de ne pas connaître le rebondissement qui mènera à une autre fin. L’enjeu serait énorme sinon. Nous avons peur d’être heureux car nous ne savons pas ce que nous ferions de ce bonheur, nous n’y sommes pas habitués. Et si jamais notre couple réussissait, malgré les obstacles, malgré les trahisons, malgré les abandons? Si jamais on pouvait transcender tout cela? Trop dangereux, n’est-ce pas? Si l’autre n’était pas aussi mauvais, méchant, menaçant, alors comment pourrais-je le fuir, m’en méfier, mettre fin à quelque chose qui est bon pour moi? Où cela va-t-il me mener? Et si je ne suis pas à la hauteur? Et si je tombe de plus haut la prochaine fois? Et si l’autre commet d’autres erreurs? Et si moi je suis tout ce que je reproche à l’autre, m’aimera-t-il malgré tout?
Et si, et si, et si? Et nous ne sautons jamais le pas. Nous préférons penser que cela aurait eu la triste fin que nous avions prévue. La peur a gagné. Et l’amour là-dedans? L’amour est en train d’agoniser. Là où il y a trop de peur, l’amour ne peut survivre.
C’est quoi alors l’antidote de cette peur? Je ne vois pas autre chose que le courage et l’action.
Mais qu’est-ce que le courage, en réalité? Ce n’est pas l’absence de peur, mais agir malgré la peur, dans la direction de l’amour.
Alors, si vous aimez, agissez! Prenez le risque d’être heureux! En réalité, il est égal au risque d’être malheureux. Mais si vous vous laissez aller à la « paresse » de vos peurs, le résultat sera connu d’avance. Et quand vous croyez dur comme fer que vous savez ce qui va se passer (car « cela s’est déjà produit plein de fois ») vous affirmez vouloir encore valider votre scénario de base, négatif mais rassurant car bien connu. Peut-être que cela vous convient. Mais peut-être, avez-vous envie de vous laisser aller à la surprise cette fois-ci?
« Beaucoup ont peur du bonheur, peur de ce pas décisif dans lequel l’amour est vécu avec profondeur. Un amour profond est en même temps bonheur et douleur. Au fond du cœur, les deux vont ensemble, nous reculons devant cet amour, parce qu’alors, nous ressentons aussi la douleur. Cette forme de bonheur n’a rien à voir avec la gaieté. C’est quelque chose de plein, de paisible, de profond. Dans cette forme de bonheur il y a du sérieux et cela peut parfois atteindre une certaine légèreté. C’est pourquoi je pousse parfois les gens à passer ce cap qui conduit au bonheur.«
Bert Hellinger

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