
Il y a quelques années on m’a offert un petit livre de Paul Ferrini que j’ai redécouvert des années plus tard, à l’occasion d’une première rupture avec la personne qui était dans ma vie et avec laquelle j’avais encore l’espoir de (re)construire une relation.
Nous avons été ensemble pendant 3 ans et, durant ce temps, nous avons eu de très grands « hauts » et de très grands « bas ». Une relation passionnelle, conflictuelle et tumultueuse où il y avait beaucoup d’amour mais aussi beaucoup de souffrance car beaucoup d’enjeux émotionnels et affectifs. Nous n’arrêtions pas de nous heurter, de nous défier et de taper sur nos blessures respectives, au point où la construction de cette base relationnelle s’avérait sans cesse compromise.
Avec du recul, j’ai fini par me dire que le fond du problème était notre peur de l’engagement (car peur de l’abandon et de la trahison), couplée à nos énormes attentes envers le partenaire et la relation. Nous n’arrivions pas à inscrire cette relation dans la réalité, tout simplement. Car nous étions prêtes à abandonner à chaque crise – même si nous n’abandonnions pas forcément. Mais cette « épée de Damocles » qui planait au-dessus de nos têtes ne permettait pas de nous sentir en confiance au sein de notre couple car nous avions un pied dedans et l’autre dehors en permanence – même si au départ je n’en étais pas consciente.
On voulait construire cette fameuse base, mais cela restait abstrait car en réalité nos peurs et nos protections étaient plus fortes que notre investissement. Nous n’avions pas le courage de suivre les étapes de cette fameuse construction et de faire naître progressivement cette confiance et cet engagement que chacun exigeait d’emblée de l’autre. Comme si chacun voulait obtenir immédiatement de l’autre des promesses et des garanties que lui-même n’était pas encore prêt à offrir.
Forcément, la base n’était pas solide et elle menaçait de s’écrouler au moindre coup de vent. Et des coups de vents, il y en a eu! De gros orages même. Des tsunamis. La vie nous a mis dans des situations où l’on devait apprendre à faire front commun – comme pour nous enseigner à ne pas mener une guerre entre nous et à nous attaquer en permanence, mais à unir nos forces contre l’adversité des circonstances. Eh bien, nous avons plus ou moins échoué à cette épreuve.
Notre base, fragilisée de toutes ces attaques « déloyales » – où l’on se demandait implicitement sans cesse des « preuves » de loyauté -, a fini par s’écraser par terre dans un vacarme assourdissant. En nous entraînant dans sa chute. Une fin pathétique à une histoire pathétique?
Et comme ma Lune en Cancer adore ressasser le passé, en pensant à ce qui aurait pu être, au lieu d’accepter ce qui a été, je suis revenue sur un passage du bouquin de Ferrini, en me disant qu’on aurait dû le lire au bon moment et non quand il était déjà trop tard. Même si je ne sais pas si cela aurait changé quelque chose.

« Nous voulons tous que notre amour repose sur une base parfaite, mais il ne faut pas nous leurrer. Aucune fondation n’est parfaite. (…) Vous avez beau avoir sur papier le plan le plus magnifique et détaillé, dès que vous commencez à l’exécuter, de nouveaux facteurs auxquels vous n’aviez pas songé surgissent.
Les choses ont toujours l’air mieux sur le papier que dans le concret. Les idées sont parfaites lorsqu’elles sont abstraites, mais imparfaites quand vous les exécutez.
C’est ainsi: chaque projet exige que nous adaptions notre plan pour faire face à la réalité.
Il en est de même dans les relations. Nous planifions comment nous aimerions que les choses se passent. Mais dès que nous commençons à vivre avec une autre personne, de nouveaux facteurs entrent en jeu.
Si nous sommes intelligents, nous révisons le plan afin qu’il ne meure pas de sa belle mort.
Nous prenons le temps d’identifier les besoins de chacun et ceux de la relation. Nous voyons où chacun doit grandir, céder, faire des compromis et s’adapter pour réussir à vivre ensemble, et où il faut simplement nous accepter tels que nous sommes.
Nous voyons que nous sommes des partenaires imparfaits l’un pour l’autre. Nous remarquons que l’autre a des besoins auxquels nous ne pouvons pas répondre maintenant et peut-être jamais.
Mais nous ne perdons pas de vue le fondement de notre relation. Nous voyons combien notre amour l’un pour l’autre est intense et engagé. Nous voyons combien nous sommes entièrement dévoués à procurer de la joie et du bonheur à notre partenaire.
Nous considérons notre relation comme une œuvre en évolution. Il arrive que nous nous demandions comment nous pouvons rester ensemble. Et il arrive que nous nous demandions comment nous pourrions vivre sans la présence de l’autre dans notre vie.
C’est la danse de l’amour.
Elle n’est pas parfaite. L’idée abstraite de notre relation semble toujours mieux que la réalité pratique du quotidien.
Dans notre relation idéale, nous ne nous blessons pas l’un et l’autre. Nous comprenons et soutenons toujours notre partenaire, et vice versa.
Dans notre relation idéale, nous ne nous mettons jamais en colère contre l’autre. Nous ne l’attaquons pas comme s’il était un ennemi juré, et nous ne nous enfermons pas dans la coquille protectrice du déni et de l’évitement.
Dans notre relation idéale, nous ne jugeons ou ne critiquons pas notre partenaire, et vice versa. Dans notre relation idéale, nous ne nous blâmons ou ne nous punissons pas l’un et l’autre pour nos erreurs. Nous ne voulons pas corriger, réhabiliter ou changer l’autre.
Dans notre relation idéale, nos besoins ne s’opposent pas à ceux de notre partenaire. Nous ne craignons pas de devoir nous sacrifier pour être avec notre partenaire.
Mais en réalité, tout cela arrive. Nous sommes confrontés à la colère, au conflit, à la peur, à la honte, à la trahison de soi… et j’en passe. Nous devons composer avec tout ce que nous souhaitons que notre relation ne soit pas.
C’est la nature même de la danse. Rappelez-vous que le chevalier blanc porte une armure complète. Et sous cette armure se cachent toutes ses peurs de l’intimité: toutes ses peurs secrètes d’abandon et de trahison.
Ce n’est pas seulement vrai pour un chevalier et sa dame. C’est vrai pour tout le monde.
Nous ne dansons pas uniquement avec le côté lumineux, joyeux, effervescent et confiant de notre partenaire, mais aussi avec son côté sombre, craintif, triste, furieux et défensif.
Si nous ne sommes pas prêts à danser avec le côté sombre de l’autre, nous ne parviendrons jamais à édifier une base solide. Nous ne connaîtrons jamais toute l’ampleur de l’amour que nous sommes capables de donner et de recevoir.
Tant que nous n’acceptons pas notre partenaire comme celui avec qui nous avons choisi de danser, tant que nous ne cessons pas de l’attaquer et de fuir, nous ne saurons jamais vraiment ce qu’est la danse de l’intimité.
Ce n’est pas la danse des sentiments idéaux, mais des aspirations et des peurs. C’est une chorégraphie en évolution où la confiance naît lentement et où l’engagement se construit graduellement.
La passion amoureuse peut ouvrir les portes au véritable amour, mais elle ne nous aide pas à les franchir. Il faut quelque chose d’autre. Quelque chose de plus profond. Quelque chose de plus vrai.
Le fondement de notre amour n’est pas parfait. Il est rapiécé, maquillé et croche à certains endroits.
Nous nous demandons parfois comment il tient debout. Et pourtant, il résiste parce que c’est ce que nous voulons, parce que chaque jour nous sommes prêts à faire ce que la relation exige de nous, même s’ils nous arrive de gémir et de crier. Il résiste parce que nous continuons de danser malgré tout. Nous continuons de trouver de l’amour même quand nous traversons avec maladresse et tristesse des périodes de souffrance. Il résiste parce que nous savons et sommes confiants que notre partenaire sera là pour nous, peu importe ce qui arrive.
Ce n’est pas une chose que nous savons immédiatement. Ce n’est pas une chose que nous pouvons promettre à l’avance. Cela arrive à son propre rythme.
C’est le fruit du voyage, pas la graine. Pour porter ses fruits, la graine doit être semée et arrosée.
Il faut survivre aux moments de crise. L’amour doit être approfondi au-delà de la dépendance affective et de l’intérêt personnel. Il doit mourir mille fois pour apprendre à renaître de ses cendres, tel le phénix, au-dessus de l’adversité.
L’amour n’est pas un sentiment fragile et lumineux qui existe séparément de la peine et de la misère de la vie. Il naît de notre volonté de tirer des leçons de nos erreurs.
C’est une pierre aux bords tranchants, qui est lancée dans le torrent tumultueux où elle est ballotée et caressée, poussée et tirée par le courant, jusqu’à ce qu’elle devienne lisse et souple.
Quand vous sortez cette pierre lisse et brillante du courant, n’oubliez pas que c’est en s’abandonnant à celui-ci qu’elle a acquis cette forme.
Personne n’apprend à aimer sans faire face à la profondeur de sa souffrance et à celle de son partenaire. C’est ainsi. […]
Avec le temps, nous apprenons à construire la base de notre relation le plus solidement possible et à la célébrer. Nous apprenons à savoir qu’elle est bien telle qu’elle est, même si elle n’est pas parfaite, et à savoir que les pierres que nous avons empilées proviennent du torrent et qu’elles possèdent la force et la dignité de leur parcours, tout comme nous. »
Paul Ferrini, extrait du livre Danser avec l’être aimé
