La culpabilité

Parmi les nombreux poisons pour l’âme humaine, il y en a un qui est particulièrement tenace et insidieux – c’est la culpabilité. À moins de souffrir d’une pathologie psychique nous rendant imperméable à ce sentiment, nous avons tous connu la culpabilité sous une forme ou une autre et, pour une grande partie d’entre nous, nous continuons d’en souffrir à divers moment de notre existence, à des degrés d’intensité différents.

Mais d’abord, qu’est-ce que la culpabilité? Un des nombreux dictionnaires de la langue française nous informe que ce mot provient du mot latin culpabilis, qui veut dire « coupable », et en donne les significations suivantes:

  • État de quelqu’un qui est coupable d’une infraction ou d’une faute.
  • Sentiment de faute ressenti par un sujet, que celle-ci soit réelle ou imaginaire.

Déjà, on voit que, selon cette définition, la culpabilité peut être, en quelque sorte, objective ou subjective. Et le sentiment de culpabilité, justifié ou non. Qu’elle soit cependant basée sur une perception objective de la réalité ou sur une faute imaginaire, la culpabilité n’en reste pas moins un sentiment toxique pour notre psychisme. D’ailleurs, Le Robert des combinaisons de mots donne comme exemple le type d’associations de mots suivantes: rongé par la culpabilité; culpabilité lancinante; culpabilité flagrante; culpabilité originelle etc.
La culpabilité est donc souvent associée à quelque chose qui nous pèse et qui nous tourmente.

Mais tout d’abord, d’où provient ce sentiment de culpabilité? De quelque chose que nous avons fait ou pas fait – et qui, d’après nous, n’a pas été « bien » -, d’accord. Mais alors, pourquoi éprouvons-nous cela? La plupart du temps, nous éprouvons de la culpabilité en nous jugeant responsables de la situation négative qui a découlée de nos actes et qui a (éventuellement) causé du tort à quelqu’un d’autre. Mais encore? Le fait d’être responsable de cette situation « négative » – ou de nous en croire responsable -nous a donné une mauvaise image de nous-même à nos propres yeux (et accessoirement aux yeux de l’autre). Que cet autre nous reproche les faits ou non est sans importance car nous nous sommes déjà mis d’accord à l’intérieur de nous avec cette mauvaise image de nous-même et avec l’hypothèse (qui pour nous est un fait réel et établi) que nous sommes responsables d’un résultat jugé par nous (et/ou l’autre) comme négatif et qui a été causé par notre comportement.
À cela s’ajoute une autre composante: si j’aime quelqu’un et qu’il souffre – par ma faute ou non – je souffre aussi car je me mets au diapason de sa souffrance: puisque je l’aime, cela me fait mal de le voir souffrir. Si je pense être à l’origine de sa souffrance, je souffre d’autant plus, car je me dis que j’aurais pu lui éviter cette souffrance si j’avais agi différemment. Dans tous les cas, ce qui va prédominer est la perception négative que j’aurai de moi-même – celle-ci sera encore plus négative si je sais (ou pense) qu’une personne que j’aime a souffert par ma faute.

Le sentiment de culpabilité est lié à la difficulté d’accepter le décalage entre la bonne image que nous avons de nous-même (ou que nous aurions aimé avoir) et la réalité (nous ne sommes pas aussi parfaits que nous aurions aimé, et oui, nous commettons des fautes et causons du tort à l’autre). Il est lié à notre interprétation de la situation: les faits peuvent être là, certes, mais les torts que nous avons causé sont-ils réels et objectifs ou bien, s’agit-il de la perception que nous en avons?
Parfois la souffrance de l’autre est avérée et incontestable: nous grillons un feu rouge et fonçons sur un piéton – tout le monde est d’accord que si la personne est blessée et souffre, c’est nous qui avons causé cela par notre inattention. Dans ce cas, oui, notre culpabilité pourrait se justifier et d’ailleurs, je serais d’avis d’admettre que c’est le seul genre de cas où l’on pourrait justifier le sentiment de culpabilité.

Cependant, même quand les faits à l’origine de la culpabilité sont réels et avérés, le sentiment tenace qui en découle et qui nous ronge durant des semaines, des mois , voire des années, pourrait être particulièrement néfaste pour notre psychisme. D’abord, parce que cela nous maintient dans une passivité et une résignation par rapport à la situation: désormais nous sommes coupables, c’est démontré, nous sommes « mauvais », cela ne sert donc à rien d’essayer d’améliorer quoi que ce soit – ni maintenant, ni à l’avenir. D’ailleurs, consciemment ou inconsciemment, nous cherchons à nous punir d’avoir été aussi imparfaits et pour nous punir « comme il faut », il nous faut entretenir ce cercle vicieux où nous sommes une mauvaise personne, une personne indigne et une personne fautive. Nous ne méritons pas mieux, de toute façon, car nous avons commis une chose impardonnable – impardonnable à nos propres yeux et accessoirement aux yeux de la personne qui en a souffert. Nous nous retrouvons piégés dans ce cercle infernal et nous ne nous permettons pas d’évoluer et d’avoir la possibilité d’agir différemment à l’avenir.
Parfois, ce qui entretient et renforce encore plus ce sentiment de culpabilité est l’impossibilité de pouvoir agir différemment et de réparer nos torts auprès de la personne concernée – car celle-ci n’est plus dans notre vie, voire n’est plus de ce monde.

Toutefois, il y a bon nombre de situations où nous pouvons être à l’origine de certains faits, mais ne pas avoir à porter la responsabilité de la souffrance de l’autre- c’est la culpabilité subjective. Subjective en tant qu’effet produit sur l’entourage et en tant que sentiment. Dans ce cas, nous culpabilisons car nous pensons que l’autre souffre à cause de ce que nous avons fait (ou pas fait), et parfois l’autre « enfonce un peu plus le clou » en nous confirmant qu’il souffre par notre faute. Mais, à moins d’être dans un cas de figure semblable à celui cité plus haut, la souffrance de l’autre reste subjective et basée sur ses propres perceptions de la situation, sur sa propre façon de composer avec la réalité qui l’entoure, et nos actes n’y sont peut-être pour rien. D’autant plus que, si nous avons agi de la sorte, nous avions peut-être nos propres raisons de le faire et malgré toutes nos bonnes intentions, il nous était peut-être impossible d’agir autrement.
Bien sûr, après coup – et surtout, quand le sentiment de culpabilité nous envahit-, nous nous disons que nous aurions agir différemment, cependant, si nous ne l’avons pas fait, c’est qu’à cet instant précis nous ne disposions pas de moyens psychiques ou physiques adéquats pour faire un autre choix que celui qui nous avons fait.

Dans son livre Aimer ou juger – la décision de chaque instant, Eric Remacle énonce quelque chose de fondamental qui, si nous le comprenons vraiment avec nos tripes, peut réellement nous aider à ne pas juger les autres et à ne pas nous juger:
« Chaque être humain est, à chaque instant, à son plus haut niveau de conscience. »
Cela veut dire que nous faisons toujours de notre mieux, à chaque instant, en fonction du degré de conscience que nous avons à cet instant précis. Même avec les meilleures intentons du monde, nous ne pouvons faire plus que ce que notre niveau de conscience du moment nous permet – nous ne pouvons aller au-delà de nos possibilités réelles d’action et de compréhension.
Si nous acceptons cela, il nous sera beaucoup plus facile de nous débarrasser du sentiment de culpabilité, en admettant que nous sommes des êtres humains imparfaits et que la plupart du temps nous agissons du mieux que nous pouvons, dans l’ici et maintenant. Notre « mieux » change d’instant en instant – nous évoluons en permanence et, à moins de commettre des actions irréversibles (comme un meurtre), nous pouvons toujours apprendre de nos erreurs et faire en sorte d’agir différemment la prochaine fois. Nous ne pouvons pas revenir en arrière et corriger notre comportement, mais, en apprenant la leçon ou en acquérant une nouvelle compréhension de la situation, nous pouvons faire en sorte de modifier nos futurs comportements et réactions et, de ce fait, réparer les erreurs du passé par des choix plus appropriés au présent. Parfois il s’agit d’un processus plus ou moins long, donc nous serons amenés à commettre d’autres fautes et cela fait partie du « jeu » -et du « je » 🙂 Nous devons être capables d’accepter nos limites et notre imperfection, et nous pardonner nos erreurs sans chercher à nous punir pour ce que nous avons fait ou pas fait, car nous ne sommes pas omnipotents – nous sommes humains et en tant que tels nous sommes tous faillibles et perfectibles. Il est donc parfaitement normal que nous ne soyons pas toujours à la hauteur – de nos propres attentes et des attentes de l’autre, de notre idéal de noblesse, de gentillesse, de grandeur, de puissance et de générosité. Nous pouvons être tout cela, mais nous pouvons aussi être le contraire de tout cela, car nous sommes faits de polarités, et il est impossible de se situer en permanence dans la polarité dite « positive ». Nous devons accepter notre ombre, au même titre que notre lumière car les deux sont indissociables. Il en est de même pour toutes les personnes qui nous entourent. Ce point est tellement important que j’aurai envie d’en faire un article à part.

La culpabilité nous fige dans l’impuissance, la passivité et l’auto-apitoiement, donc, pour en sortir, il faut nous positionner et nous responsabiliser face à la situation. Si notre culpabilité est objective – voir ce qui est réparable et faire en sorte de tirer une leçon de notre comportement. Si la personne n’est plus dans notre vie ou de ce monde, admettre nos torts et nous dire que nous n’avons peut-être pas agi de la meilleure manière possible mais nous avons agi du mieux que nous avons pu, en fonction de nos possibilités du moment, et finir par nous pardonner sans nous « flageller » durant des mois et des années de ne pas avoir fait plus ou agi différemment.
Si la culpabilité est subjective – « rendre à César ce qui lui appartient » et ne garder que notre part de responsabilité, définir nos limites et refuser de porter la responsabilité de la souffrance ou du bonheur de quelqu’un d’autre.
Nous sommes parfois dans une forme de culpabilité qui n’a rien à voir avec la réalité et qui consiste à éprouver un sentiment de culpabilité en voyant une personne que nous aimons – et parfois même un inconnu – souffrir, être en difficulté ou se comporter mal avec nous. Dans ces cas-là, de manière totalement illogique, nous nous demandons si nous avons fait quelque chose de mal, sachant pertinemment que nous n’y sommes pour rien. Oui bien, face à notre impuissance, nous culpabilisons de ne rien faire ou même, d’être « mieux loti » que la personne en question. Si nous éprouvons un tel sentiment, c’est que secrètement, nous nous sentons responsables de la souffrance de l’autre, ou bien nous croyons qu’il est dans notre pouvoir – et de notre devoir – de le sauver.

Si l’on a tendance à trop culpabiliser en étant témoin de la souffrance d’autrui, posons-nous la question suivante: « Est-ce que je surestime ma capacité à aider les autres, à les rendre heureux – voire à les sauver? » La culpabilité va souvent de pair avec « le complexe du sauveur ». Pourquoi? On a une forme de prétention inconsciente envers nous-mêmes, on se croit tout-puissants, capables de rendre l’autre heureux. Cela nous rend importants, voire irremplaçables. Or, si l’on est capable de rendre l’autre heureux, on est aussi capable de le rendre malheureux. Ce sont des résidus de notre toute-puissance (ou toute-impuissance) infantile: l’enfant, en se donnant trop d’importance, essaie de transformer son rapport à ses parents et au monde qui l’entoure. On a peut-être été témoin dans notre enfance d’une souffrance chez l’un de nos parents et – puisque les enfants ramènent tout à eux – on se croyait responsable de cette souffrance. Parfois, ce sont même les parents qui, par leurs paroles et agissements, font croire à leur enfant qu’il est réellement responsable de leur souffrance, ce qui a pour effet d’en faire plus tard un adulte qui aura tendance à culpabiliser facilement – même pour des choses qui n’ont rien à voir avec lui.
À ce propos, j’avais eu un jour une discussion avec une vieille amie d’enfance qui, lors d’un week-end que nous passions dans son village natal, m’a confié avoir eu comme « héritage » de la part de ses parents un grand sentiment de culpabilité, assez récurrent et déplacé. « J’ai tellement tendance à culpabiliser pour tout et n’importe quoi, que si cette chèvre là-bas venait à tomber raide morte, je me sentirais immédiatement coupable« , me disait-elle.

A la question: « Comment s’aimer et ne pas culpabiliser lorsque nos erreurs font parfois du mal à ceux qu’on aime le plus ? », le conférencier Bruno LALLEMENT répond de la manière suivante:

« Vous savez, le mot « erreur » a la même racine que « errance ». Nous cherchons tous notre voie à tâtons. Et donc, inévitablement, nous commettons des erreurs. Nous blessons les autres, malgré nous. On ne peut pas ne pas faire d’erreurs – c’est impossible. Je ne suis pas chrétien, mais rappelez-vous cette chose extraordinaire que le Christ a dite : « Que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre. » Personne ne peut jeter la première pierre, parce qu’on est tous de grands pécheurs. En réalité, « pécher » veut dire « rater la cible ». Cela ne veut pas dire « faire le mal ». Dans le bouddhisme, on parle d’être « inapproprié » – c’est beaucoup moins culpabilisant : on n’a pas été approprié à la situation. Cela veut donc dire que toutes les situations nous donnent une chance de nous enrichir, de nous parfaire, de nous améliorer et d’être plus « approprié » à la situation. Et quand on commet des erreurs – eh bien, il faut simplement être capable de les reconnaître, de regretter (ce qui n’est pas la même chose que culpabiliser) et de voir ce qu’il est possible de faire pour arranger les choses. 
La culpabilité engendre la honte, alors que le regret c’est très simple: on a fait quelque chose de pas très heureux, de pas très approprié -et on en fait tous des belles – et si vous vous jugez, que se passe-t-il? Vous allez être plein de honte de vous-mêmes. Et chez certaines personnes cela peut vraiment aller très loin parce qu’elles vont être dures envers elles-mêmes et vont entrer presque dans une forme d’auto-flagellation. Alors que si l’on reconnaît qu’on n’a pas eu un comportement très heureux, on a conscience que si l’on se fait du mal cela ne va pas résoudre le problème, et surtout, cela ne va pas enlever la souffrance qu’on a faite subir à l’autre. C’est là où il est très important de faire la part des choses parce que la culpabilité n’est pas du tout constructive. Elle est même erronée – c’est quelque chose dont il faut absolument se débarrasser. »

Et Linda Lemay a sa propre manière de traiter le sujet – en chanson, cela va de soi 🙂

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