Le compromis

Au festival du Tarot dans le Gers ce week-end j’ai assisté à une conférence de Marc Meurisse sur les synchronicités. Le conférencier a abordé brièvement vers la fin le sujet du compromis. Cela a été le point de départ pour moi d’une longue réflexion que je vais finir de mettre en forme ici.

Qu’est-ce que le compromis, au juste? Je vais encore faire appel au dictionnaire, et voici ce qu’il donne comme définition:

  • Action qui implique des concessions réciproques; transaction.
  • Synonymes: accommodement – arrangement.

Le compromis est donc une voie intermédiaire, de concession, censée satisfaire partiellement les désirs et les besoins de chacune des parties. On ne peut pas avoir ce que l’on veut vraiment – on va donc faire un compromis et l’on aura moins: on se contentera d’un substitut plus ou moins médiocre de ce que l’on désire réellement, mais on devra s’en accommoder.

Nous sommes amenés à faire des compromis tout au long de notre vie, et l’endroit où cela se passe le plus souvent est au sein de nos couples. Ne dit-on pas que pour avoir un couple harmonieux il faut absolument être prêt à faire toutes sortes de concessions? En gros, les « spécialistes » du couple seraient presque tous d’accord que le compromis est la clé d’une vie à deux réussie. On a tous entendu que pour vivre heureux en couple, il faut apprendre à « mettre de l’eau dans son vin ».
Pourtant, à force de mettre de l’eau dans son vin, le vin finit par ne plus avoir trop de goût.

D’après Marc Meurisse, quand deux personnes ont des désirs ou des besoins différents voire contradictoires, le compromis n’est jamais un moyen satisfaisant pour trouver un équilibre entre ces deux points de vue. Ce n’est pas la voie de l’harmonie où les deux parties se retrouveraient gagnantes. Au contraire, dans le compromis, nous aurons toujours moins à la fin.
Alors que, si chacun exprime don désir et son besoin, et qu’une troisième voie est trouvée – où personne ne sera obligé de faire un compromis avec soi-même -, cette dernière sera une solution qui satisfera les deux personnes et cela ajoutera quelque chose au tout, au lieu d’enlever quelque chose.
Je suis entièrement d’accord avec ça, bien que j’aie mis des années à le comprendre.

En quelque sorte, dans le compromis 1+1=1 car l’une ou l’autre personne, ou les deux, enlèvent quelque chose de leur propre désir pour coller au désir de l’autre ou à la situation. La totalité de chaque personne est réduite et son chiffre 1 ne fait plus que la moitié d’un (1/2+1/2=1), dans le meilleur des cas. Et dans le pire des cas, l’un va nier totalement son désir au profit du désir de l’autre: « On fera ce que tu veux, on fera comme tu veux, et moi je vais m’en accommoder, même si ça ne me va pas du tout » (0+1=1).
Dans le « troisième choix » cependant, 1+1=3 et c’est cela qui est intéressant. Au lieu d’enlever quelque chose, chacun va ajouter quelque chose, et dans le choix final les deux parties seront satisfaites – même au-delà de ce qu’elles avaient imaginé.

Par exemple: moi, j’aime la mer et toi, tu aimes la montagne. J’ai envie d’aller passer un week-end à la Méditerranée, toi tu as envie d’un week-end dans les Pyrénées. Si je renonce à mon désir pour t’accompagner dans les Pyrénées, je serai frustrée car je ne verrai pas la mer, or j’ai vraiment très très envie de sentir l’air marin, de me balader sur la plage, d’entendre le cri des mouettes. Si tu renonces à ton désir au profit du mien, tu ne profiteras pas de l’air de la montagne, des paysages que tu avais vraiment envie de voir, de la petite rando que tu t’imaginais faire là-bas. Et si l’on opte pour la campagne comme solution intermédiaire, on sera tous les deux frustrés. 1+1=1.
Cependant, si on prend le temps de discuter pour affiner un peu nos désirs et la façon de les satisfaire, on constatera par exemple que je ne bloque pas sur la Méditerranée, du moment où je pourrai sentir l’air marin, et que toi tu ne bloques par sur les Pyrénées, du moment où tu auras ta balade en montagne. Après avoir discuté et réfléchi ensemble, il nous vient l’idée géniale de partir en week-end au Pays Basque – une région où il y a à la fois l’océan et la montagne! On sera tous les deux gagnants car ce troisième choix est une parfaite combinaison de nos deux choix et sera même un choix amélioré. De cette façon, personne ne sera frustré dans cette formule, bien au contraire! Car 1(+1/2)+1(+1/2)=3, ce qui veut dire que la solution trouvée a amené une plus-value au deux choix individuels.

D’après moi, l’émergence de ce troisième choix suppose de réunir au moins quatre conditions.
De un, refuser la voie du compromis – refuser d’avoir moins que la satisfaction de son désir ou besoin, tout en restant ouvert à diverses alternatives pour le satisfaire.
De deux, faire preuve d’une grande honnêteté quant à l’expression de son désir ou besoin devant l’autre.
De trois, avoir une grande ouverture d’esprit et de cœur, pour pouvoir accueillir le désir et le besoin de l’autre sans le nier ou le minimiser- et sans nier non plus notre propre désir ou besoin.
De quatre, faire appel à une certaine créativité – pour trouver ensemble la troisième voie qui satisfera les deux parties de la relation.
Dans l’exemple ci-dessus il était relativement facile de trouver une troisième voie, mais parfois cela nécessite un peu plus de temps, de réflexion et d’imagination.

Il y aura forcément des situations où un troisième choix n’est pas possible – dans ce cas, après en avoir discuté, on peut décider que chacun satisfera son désir ou besoin de son côté: on n’est pas obligé de tout faire ensemble. L’important est de se respecter, de respecter l’autre, et de se responsabiliser face à la situation. Cela n’arrive, hélas, pas très souvent au sein des couples car ce n’est ni facile ni automatique – cela demande courage, effort et un comportement adulte. En réalité, cela demande de s’aimer suffisamment soi-même pour se choisir et d’aimer suffisamment l’autre pour le laisser libre de se choisir. Pourtant, si l’on décide de suivre consciemment cette voie, la relation ne s’en portera que mieux et aura beaucoup plus de chances de durer sur le long terme.

Le psychologue russe Mikhail Labkovsky disait dans une de ses interview que les compromis dans un couple seraient « la voie directe vers l’oncologue ». D’après lui, on devrait toujours faire ce dont on a réellement envie en restant fidèle à soi-même – en plus de nous rendre heureux, cela nous maintiendra en bonne santé. Ce qui suppose de faire des choix et d’exprimer nos préférences, et également, d’être à l’écoute des choix et des préférences de l’autre, dans le but de trouver ce qui conviendrait aux deux partenaires, au lieu de subir des situations qui ne nous conviennent pas.

Si nous passons notre vie à faire des compromis, que se passe-t-il? Nous finissons par éprouver de l’insatisfaction et de la frustration. Au mieux, nos désirs sont satisfaits toujours « à moitié », au pire, ils ne sont jamais satisfaits. Nous commençons à éprouver du ressentiment envers l’autre et quand cela dure des années et des années, nous finissons par lui en vouloir, et même par le détester. Nous nous empoisonnons l’existence en ne vivant jamais pleinement à fond ce que nous sommes car nous « découpons » et ajustons sans cesse des bouts de nos désirs et besoins pour qu’ils puissent rentrer dans l’équation du compromis.

Certes, faire un compromis ne nous demande pas autant d’effort au départ, cela ne nous demande pas de réfléchir, d’être créatif, de nous exprimer, de nous poser des questions, de nous positionner. Cela nous déresponsabilise en quelque sorte car au moins si cela « foire », on pourra toujours nous dire que c’est parce que, dès le départ, ce n’était pas tout à fait notre choix – voire pas du tout.

Dans la troisième voie, il y a un peu plus de travail et un peu plus de responsabilité. C’est un travail de co-création, un vrai travail d’équipe. On prend le temps de s’assoir autour de la table pour exposer nos désirs, nos besoins, la façon dont on voit les choses. On s’écoute, on réfléchit, on cherche la voie du plus, au lieu de nous échapper dans la facilité du compromis – pour « ne pas faire de vagues », ou « parce qu’on n’a pas la tête à discuter de ça » – ou pire, éviter toute discussions et fuir directement dans l’individualisme pour faire cavalier seul, car « de toute façon mes désirs ne seront jamais pris en compte et satisfaits, ce n’est donc pas la peine que je me fatigue ».

J’avoue que, pendant très longtemps dans mes relations j’oscillais entre le compromis total et l’individualisme total – tellement j’étais persuadée au fond de moi que mes désirs ne pourraient pas se vivre d’une autre manière. J’avais une vision assez restreinte du sujet, or, j’ai fini par comprendre (mieux vaut tard que jamais) que le vrai partenariat suppose un vrai travail de coopération et de co-création – en prenant en compte l’individualité de chacun des partenaires et en travaillant à trouver systématiquement cette précieuse troisième voie qui nous permet d’être réellement libres ensemble.

« La liberté est l’essence de qui vous êtes. De l’amour. Les mots « amour » et « liberté » sont interchangeables. Tout comme le mot « joie ». La joie, l’amour, la liberté – l’amour, la liberté, la joie. Tout cela veut dire la même chose. Et l’âme humaine ne peut être joyeuse si elle est restreinte d’une manière quelconque.
Par conséquent, lorsque nous aimons, nous ne cherchons jamais à limiter ou à restreindre l’autre, de quelque façon que ce soit. L’amour sous-entend: « Ce que je veux pour toi, c’est ce que tu veux pour toi » ou « Je choisis pour toi ce que tu choisis pour toi. » Mais quand je dis: « Je veux pour toi ce que je veux pour toi », alors je ne t’aime pas. Je m’aime à travers toi, car j’obtiens ce que je veux, plutôt que de te voir obtenir ce que tu veux. »

Neale Donald Walsh, Pratiques de Vie

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