
Quand j’avais 15 ans j’ai découvert Morgan Scott Peck et son livre Le chemin le moins fréquenté. Avant cela, les mots « psychothérapie » et « évolution spirituelle » ne me disaient pas grand-chose. Ce livre est devenu l’un de mes livres de chevet et a ouvert pour moi la réflexion sur les sujets les plus importants de mon existence. Réflexion qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.
L’un des principaux sujets du livre porte sur la connaissance de soi et la relation à l’autre par le prisme de la spiritualité et de l’élan d’évolution présent en chacun de nous – qu’on en soit conscient ou non. A l’époque je ne comprenais pas tout, mais cela résonnait néanmoins de manière très forte en moi. J’avais la vague idée que la connaissance de soi était étroitement liée à la relation à l’autre et que le catalyseur de tout cela était l’amour.
Quand on a 15 ans on a une idée très égocentrée de l’amour. Ou très romantique, si vous préférez. Edulcorée et irréaliste. Influencée par les contes de fée, les romans à l’eau de rose, les feuilletons télé et par les films Disney. Surtout quand on est une fille. Je n’en faisais pas vraiment une exception. Je rêvais du grand amour parfait, du prince charmant qui arrive sur son beau cheval blanc, de mariage où « ils s’embrassèrent et vécurent heureux pour toujours ». J’écoutais des chansons d’amour, je regardais des films d’amour, je lisais des romans d’amour et je rêvais de tous les exploits que j’étais prête à réaliser par « amour ».
De temps en temps je tombais « amoureuse » – toujours de personnes inaccessibles – et cela maintenait mes idéaux romantiques à leur plus haut niveau, loin de la réalité. J’étais encore très loin de savoir ce qu’était vraiment l’amour, encore moins la relation. J’étais heureuse dans mon ignorance et je vivais plus ou moins sereinement ma vie d’ado.
Dans le livre de Scott Peck, il y a toute une longue partie consacrée à l’amour. L’auteur précise qu’il n’est pas facile de définir le véritable amour car c’est l’un des phénomènes les plus mystérieux qui existent, bien qu’il soit à la base de toute chose. Il commence donc par définir ce que l’amour n’est pas.
Et l’une des premières choses que j’ai découvertes – du moins, en théorie – était que tomber amoureux n’est pas aimer, que le sentiment amoureux n’a rien à voir avec l’amour.
Bien que j’aie eu la vague impression qu’il avait raison « sur toute la ligne », j’ai mis des années à comprendre le vrai sens de cette affirmation. Peut-être aussi parce que cela heurtait toutes les belles images que j’avais en tête à propos de l’amour et que ce livre les rejetait comme étant quelque chose de totalement illusoire.
Presque vingt ans plus tard, je réalise à quel point mes représentions sur l’amour et la relation étaient erronées. Pour autant, il m’est encore très difficile à donner une réponse satisfaisante à la question « Qu’est-ce que l’amour? »
qu’est-ce que l’amour?

A 15 ans je croyais qu’il était facile de définir l’amour. Aujourd’hui j’arrive à la même conclusion que Scott Peck: l’amour est un phénomène mystérieux extrêmement difficile à définir, à nommer, à enfermer dans un simple concept. En cela, essayer de le définir ressemblerait à donner une définition de la réalité – que chacun conçoit à sa propre manière et regarde par le prisme de ce qu’il est, de sorte que deux réalités ne sont jamais identiques. Cependant, le véritable amour est loin d’être quelque chose de subjectif. Ou peut-être, il est objectif et subjectif à la fois.
Tout le monde parle d’amour, rêve d’amour, chante l’amour, écrit sur l’amour, souffre d’amour. Mais au final, on se rend compte que peu de gens savent réellement ce qu’est l’amour. Comment cela se fait-il? N’y a-t-il pas ici un vrai paradoxe? L’amour serait partout et à l’origine de tout et en même temps c’est un phénomène insaisissable et difficilement explicable. Peut-être parce que l’amour ne fait pas bon ménage avec la théorisation, avec l’intellectualisation. Pas plus qu’il ne fait bon ménage avec la sensiblerie, le drame et les images édulcorées type Disney.
D’un autre côté, tout en ne faisant pas « bon ménage » avec tout ce qu’il n’est pas, il est capable de « faire le ménage » là-dedans et de remettre les choses à leur juste place. Sa tâche n’est cependant pas aisée car les obstacles qui se mettent sur la route du véritable amour sont nombreux.
D’après tous les courants mystiques et spirituels, l’Amour c’est notre essence. Car nous sommes des parcelles de la Source, du grand Tout – de Dieu, si vous préférez -, or Dieu est Amour. Très bien, mais cela ne répond toujours pas à la question de ce que représente en réalité l’amour.
Pour une fois, je ne vais pas me servir du dictionnaire pour trouver une définition de l’amour. D’ailleurs, pourquoi aurions-nous besoin de le définir? Si l’amour échappe à toutes les tentatives à le définir, peut-être l’essentiel à propos de l’amour ne réside pas à trouver le meilleur concept qui lui correspond. Mais à trouver ce qui en nous se met en résonnance lorsqu’il s’agit de vivre l’amour.
On peut passer des années à penser que nous savons ce que c’est l’amour. Et un instant suffirait à nous faire réaliser que durant toutes ces années nous faisions fausse route. Quand nous vivons enfin l’expérience du véritable amour, nous savons toujours le reconnaître. Et nous n’avons plus besoin de théories, nous n’avons besoin d’aucune définition. Nous aimons, c’est tout.
On dit que l’amour est simple, mais que ce sont tous les obstacles que nous mettons sur le chemin de l’amour qui le rendent compliqué. Si nous enlevons à l’amour tout ce qui n’est pas amour, nous aurons la solution de tous nos problèmes liés à l’amour. Visiblement, ce qui est compliqué est de séparer l’amour du non-amour car souvent ce qui accompagne l’amour – ou plutôt ce qui est accompagné par l’amour – est précisément ce que nous avons besoin de dépasser, de mûrir, de transcender, de nettoyer ou de guérir.
Je suis parfaitement consciente de l’ampleur et de l’absurdité relative de la tâche que je m’apprête à réaliser dans cet article – notamment, à « théoriser » en quelque sorte l’amour. Même si nous savons que l’amour n’a pas besoin de théories sur l’amour, une part de nous ne peut s’empêcher d’y revenir encore et encore. J’accepte donc ce « défaut » – et défi – humain de vouloir plonger dans les mystères de ce qui nous constitue, en nous illusionnant que les tentatives de percer ce mystère nous permettraient de mieux l’appréhender.
Peut-être faudrait-il faire le tour, comme Scott Peck, de ce que l’amour n’est pas. D’ailleurs, avec le recul que j’ai aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi il a fait ça dans son livre. Mais il a tout de même fini par donner en quelque sorte une définition de l’amour, de son point de vue.
Pour lui le véritable amour c’est la volonté de nous dépasser pour nourrir les besoins d’un autre être dans le but de l’aider à évoluer par tous les moyens à notre disposition afin que cette personne soit la plus libre et épanouie possible, au risque même que nos chemins finissent par se séparer suite à cette évolution.
Le dépassement de soi dont on fait preuve dans le véritable amour prend toujours la forme d’un acte de courage ou d’un effort que nous faisons en direction de l’autre, et il n’y a pas d’exception à ces deux possibilités.
Tout le reste, que l’on prend souvent pour de l’amour – comme les « papillons dans le ventre », les chansonnettes d’amour, les poèmes, la passion – ce n’est pas de l’amour. Cela peut accompagner l’amour et rendre sa manifestation plus agréable ou intense, mais ce n’est clairement pas en cela que consiste l’acte d’aimer. Et c’est précisément cela qui caractérise le véritable amour – il est actif.
aimer ne peut se faire qu’au PRÉSENT

Quand nous aimons, nous sortons de nous-même, nous transcendons les limites de nos habitudes, de notre paresse, de notre inertie, de notre peur, de notre passé. Quelqu’un disait que l’on ne peut aimer au passé ni au futur. L’acte d’aimer se manifeste dans le présent concret et objectif de l’ici et maintenant. Si nous voulons aimer la vraie personne qui est devant nous maintenant, il nous faut « oublier » à cet instant précis ce qu’elle était hier et ne pas penser à ce qu’elle sera demain. Le faire ce serait l’enfermer dans l’image que nous nous faisons d’elle et la véritable rencontre risque de ne pas avoir lieu.
En ce sens, l’une des plus grandes preuves d’amour que nous puissions apporter à l’autre est de l’accueillir à l’endroit où il est, tel qu’il est dans l’instant présent, sans exiger de lui qu’il réponde à l’image que nous nous faisons de lui, sans projeter d’autres images sur lui, sans lui demander d’être autre chose que ce qu’il est, sans le forcer à adopter nos points de vue et sans le rejeter lorsque sa vision du monde ne correspond pas à la notre.
Mais pour l’accueillir et le voir tel qu’il est, il nous faut faire d’abord l’effort de le découvrir – lui et non l’image que l’on se fait de lui. Et pour nous permettre de le découvrir il nous faut prendre le temps de nous intéresser véritablement à lui. Il a peut-être des points de vue que nous ne partageons pas, des passions que nous n’approuvons pas, des opinions qui nous heurtent. Mais aussi des qualités qui nous inspirent, des visions qui nous donnent une autre perspective sur le monde, des côtés qui nous réconfortent ou nous mettent en joie.
Etre présent à l’autre en restant ouvert pour accueillir ce qu’il est sans jugement dans l’instant présent relève donc d’un véritable art. Si nous ne l’avons jamais fait, ou rarement fait, nous aurons besoin d’un peu de temps et de pratique pour évoluer dans cette direction. Si nous voulons aimer véritablement l’autre en écoutant – et en entendant – ce qu’il a à dire, nous serions amenés à mettre temporairement entre parenthèses nos préjugés et aprioris pour l’accueillir dans toute son authenticité sans que notre jugement n’interfère avec ce qu’il va nous dire. Cela implique un travail d’attention et de véritable écoute. Ce n’est donc pas facile et cela ne fonctionne pas automatiquement -cela s’apprend progressivement, au fur et à mesure que notre relation évolue.
La véritable écoute étant de ce fait quelque chose de plutôt difficile, la plupart du temps nous n’écoutons pas vraiment l’autre – cela demande trop de temps et de travail. Comme le dit Scott Peck: « On ne peut écouter véritablement que si l’on prend le temps et si les conditions sont favorables. Cela ne peut pas fonctionner si on est en train de conduire, de faire la cuisine, si on est fatigué ou si on a hâte de se coucher. L' »amour » romantique est sans effort, et les couples rechignent souvent à supporter l’effort et la discipline de l’amour et de l’écoute véritables. Mais quand il en ont le courage, leur effort est magnifiquement récompensé. »
Et quand on parle d’effort dans l’amour, il faut préciser quelque chose de très important: s’efforcer ne veut pas dire « se forcer ». Se forcer veut dire que je fais quelque chose contre ma volonté et qui ne va pas dans le sens de mon élan d’amour – amour pour moi-même ou pour l’autre. Pour comprendre cela, il faudrait peut-être comprendre la différence qui existe entre plaisir et bonheur, mais on verra ça un peu plus loin. L’effort peut être parfois pénible – dans le sens de difficile – tout en allant dans la direction de mon élan d’aimer. Je choisis de le faire parce que j’ai envie de le faire, parce que je me sens libre de le faire et parce que le résultat que je veux obtenir est ce que je souhaite – pour moi et pour l’autre.
(Pour aller plus loin au sujet de la différence entre « s’efforcer » et « se forcer », je vous recommande cette vidéo d’Issa Padovani.)
Quand nous aimons nous prenons des risques, nous sautons dans l’inconnu, nous nous rendons vulnérables, nous mettons de côté nos préjugés. Nous transcendons l’image que nous avons de nous-mêmes et de l’autre, nous élargissons nos horizons, nous apprenons de nouvelles choses sur nous et sur l’autre, nous nous transformons, nous nous enrichissons, nous grandissons. C’est un processus non linéaire, pas toujours confortable et pas toujours facile et évident, mais il est accompagné malgré tout au final d’une profonde satisfaction, voire d’une exaltation et du sentiment d’être là où il nous faut être, de suivre le chemin que nous devons suivre.
Scott Peck précise que dans l’acte d’aimer il y a un égoïsme sain car nous ne faisons rien par pure altruisme. Nous aimons aimer, nous aimons prendre soin de l’autre, nous aimons nous dépasser pour rejoindre l’autre. Nous faisons ce choix-là autant pour nous-mêmes que pour l’autre. Car en faisant cela, nous nous nourrissons nous-même, nous évoluons en même temps que l’être aimé. Il n’y a pas de sacrifice en amour car ce que nous apportons à l’autre nous nous l’apportons en même temps à nous-même. Plus nous aimons et plus notre capacité à aimer augmente. Plus l’autre évolue, nourri de notre amour, plus nous évoluons à ses côtés. La « danse de l’amour » ne se fait pas en solitaire et rien là-dedans ne fonctionne à sens unique.
de la projection narcissique au partage VÉRITABLE

La danse de l’amour suppose un échange équitable et harmonieux entre deux partenaires. En astrologie, ce partenariat est symbolisé par la maison VII, analogique au signe de la Balance. Mais avant d’arriver au stade où nous décidons de danser véritablement avec l’autre sur un pied d’égalité, nous traversons un autre stade, où nous nous prenons plaisir à contempler notre reflet dans les yeux de l’autre. Cela se passe dans la maison V qui est analogique au signe du Lion. Le Lion est associé au stade de l’adolescence. Et nous savons tous – pour avoir été ados aussi – que les ados sont bourrés d’illusions sur la vie et ne s’intéressent pas à grand-chose en dehors d’eux-mêmes.
En astrologie on tombe amoureux dans la maison V. La maison V est la maison de l’image de soi, du plaisir – y compris plaisir sexuel -, de la créativité, des enfants. On y joue, on s’amuse, on crée, on prend plaisir à être nous-mêmes. C’est la maison où notre image se reflète dans l’autre – nous projetons ce que nous sommes sur une autre personne et attendons que la personne en face vienne valider cette image. Nous ne cherchons pas à établir un véritable lien, mais à valider l’idée que nous avons de nous-même. En réalité, quand on tombe amoureux, ce n’est pas de l’autre que nous sommes réellement amoureux, mais d’une projection narcissique de nous-même. Nous ne voyons pas encore l’autre tel qu’il est vraiment – nous lui prêtons les qualités que nous souhaitons bien voir en lui et que parfois il ne possède même pas. Si l’autre a des défauts, au mieux nous les minimisons, au pire, nous espérons qu’il va les modifier pour nous.
C’est la « lune de miel », la période d’un certain aveuglement où, en fonction de notre capacité à nous auto-illusionner – ou de notre soif d’amour – nous pouvons prendre le crapaud pour un prince et même décider de nous marier avec. Bien sûr, on est aidé par les hormones de l’attirance sexuelle qui apparait à ce stade de la relation. Notre désir d’être avec l’autre est principalement motivé par le plaisir qu’il nous procure et par ce que nous pouvons prendre de lui. Nous ne pensons pas à ce que nous pouvons donner à l’autre, ou si nous y pensons, nous le faisons pour nous montrer sous notre meilleur jour et pour « séduire » l’autre – nous sommes motivés par l’image que nous avons aux yeux de l’autre et qu’inconsciemment nous attendons que l’autre nous renvoie.
Beaucoup d’entre nous, au début de la relation, faisons « des tonnes » pour l’autre en essayant de répondre à toutes ses attentes. Il n’est pas rare qu’on le mette sur un piédestal, que l’on s’investisse outre-mesure, voire que l’on s’oublie au profit de l’autre. Notre motivation inconsciente est moins noble qu’il n’y paraît. Ce n’est pas tellement par « amour » que nous faisons cela, mais par désir de nous « faire aimer » et d’accrocher l’autre qui, à ce stade, n’est pas encore totalement acquis. On agit tous plus ou moins comme ça au début de nos relations, à des degrés divers.
Nous sommes enclins à faire plein d’efforts quand l’autre n’est pas encore « à nous », tout en projetant tous nos fantasmes dessus. L’autre est mystérieux, insaisissable et nous le voyons souvent meilleur qu’il ne l’est en réalité. Et en plus, il répond à nos attentes la plupart du temps – en tout cas au début. Cela nous motive à vouloir le « garder » coûte que coûte, et de notre côté, nous répondons à ses attentes, quitte à nous éloigner de ce que nous sommes et à gommer les parties de nous-même qui pourraient troubler cette merveilleuse quiétude.
Cela ressemble à un jeu où l’on brouille un peu les pistes: le jeu nous procure du plaisir et nous voulons faire durer ce plaisir, donc nous adaptons notre comportement aux règles du jeu afin que le plaisir dure le plus longtemps possible. Malgré les efforts que nous pouvons faire, nous ne souffrons pas encore car la récompense dépasse notre investissement. En quelque sorte, nous choisissons d’investir dans notre plaisir et dans la valorisation de notre image par l’autre. Et souvent, nous avons l’impression que tout est « beau et rose », nous baignons dans une espèce de paradis originel quand nous sommes avec notre « objet d’amour » et nous n’avons besoin de rien ni de personne d’autre.
Certains psy associent ce stade à une forme de régression: en fusionnant avec notre partenaire amoureux, nous chercherions à reproduire la fusion que nous avons vécue avec notre mère juste après la naissance, où nous n’avions pas besoin de parler ni de faire quoi que ce soit pour que nos besoins soient comblés. Notre mère faisait tous les efforts pour que nous soyons bien et nous étions simplement là à profiter de son lait et de sa chaleur.
Mais comme cette période ne peut durer indéfiniment – encore moins à l’âge adulte – un beau jour la réalité nous rattrape et la lune de miel prend fin. Notre « mère » n’est plus là tout le temps pour répondre à nos besoins, elle ne peut ou ne veut plus faire d’efforts, elle prête attention à d’autres personnes, a des obligations en dehors de nous. Nous ne sommes plus son unique priorité. Comme à l’époque où nous avions deux ans, nous commençons à nous « individualiser » – nous sortons de la fusion avec notre partenaire et nous réalisons que nous sommes bien différents de l’autre. Nous ne sommes plus « un » avec notre partenaire. Nos différences nous sautent aux yeux, en particuliers les défauts qui, bizarrement, nous heurtent davantage à présent. Nous redevenons des individus distincts et… c’est la crise.
D’après Scott Peck, c’est à ce stade où les partenaires peuvent enfin commencer à s’aimer véritablement. Ou bien choisir de se quitter. Malheureusement, pour bon nombre de couples, ce stade correspond à la fin de « l’amour ». Il y en a qui pensent qu’ils n’aiment plus l’autre, qu’ils se sont trompés de partenaire, que ce n’est pas le « bon ». Et ils se mettent à la recherche d’un autre partenaire, qui va satisfaire de nouveau tous leurs besoins sans effort et qui va valider et valoriser l’image qu’ils se font d’eux-mêmes sans heurter les barrières de leur ego.
On ne choisit donc pas de qui on tombe amoureux, mais on peut choisir d’aimer ou non cette personne par la suite. Le véritable amour est de ce fait un acte de volonté. Nous ne sommes plus aveuglés par notre projection narcissique, nous voyons enfin l’autre dans toute son imperfection et nous le choisissons consciemment avec tout ce qui en lui nous plaît et nous déplaît. Nous le choisissons activement pour lui-même – parce que c’est lui que nous avons choisi d’aimer et non quelqu’un d’autre. Nous le choisissons pour ce que nous avons envie de partager avec lui, pour ce que nous voulons lui donner – et non plus passivement, pour ce que nous pouvons prendre de lui sans aucun effort ni implication.
le courage de se rencontrer en rencontrant l’autre

Que se passe-t-il alors quand on fait enfin le choix d’aimer l’autre et de s’embarquer dans cette aventure risquée et semée d’embuches qu’est la rencontre de l’autre? C’est ici que le véritable travail relationnel commence. En rencontrant l’autre, on commence aussi à se rencontrer à travers l’autre. La projection narcissique de la maison V – qui cherchait dans l’autre le simple reflet de notre image fantasmée et embellie – laisse la place à la projection de la maison VII, plus réaliste et moins flatteuse.
En VII nous projetons les qualités que nous recherchons chez l’autre, ce qui nous manque, et nous commençons aussi à mieux voir ses failles. Nous entrons en relation, en partenariat et – pour les plus chanceux d’entre nous -, à terme, en communion.
La projection de la maison VII nous fait prendre conscience de nous-mêmes à travers la relation. La maison VII, appelée le descendant, est la maison du partenaire proche et « bizarrement » aussi, la maison des ennemis déclarés. Bon nombre d’entre nous sont au courant que le couple est un « terrain miné » où se jouent des guerres en tout genre. Mais alors, pourquoi?
D’après moi, cela arrive parce que c’est souvent dans la relation proche que nous extériorisons les luttes que nous menons à l’intérieur de nous. En tant qu’être humains, nous avons une (petite) part consciente et une (énorme) part inconsciente qui constituent notre psychisme. Les qualités et défauts symbolisés par notre descendant que nous recherchons chez l’autre, nous les avons aussi en nous sans en être forcément conscients.
Le descendant contient notre « part d’ombre » dont pour une raison ou une autre nous n’aimons pas admettre l’existence. Nous la projetons alors volontiers sur notre partenaire et avons toute la liberté de combattre chez lui ces parties qui nous insupportent. Mais en réalité, notre partenaire nous révèle nos propres qualités et défauts non intégrés. Il nous aide ainsi à mieux nous connaître.
En VII je réalise donc que l’autre est autre et différent de moi. Mais il est aussi mon miroir, car il me révèle à moi-même et de ce fait m’aide à prendre conscience de qui je suis. Seulement, cheminer vers cette prise de conscience n’est pas toujours très aisé et je peux passer des années à refuser de voir que ce que je reproche à l’autre je le porte aussi en moi.
Quand je prends enfin mon courage à deux main et que je décide de me regarder en face, la relation se transforme en formidable tremplin d’évolution. Je ne vois plus mon partenaire comme un ennemi mais comme quelqu’un qui me reflète, qui me complète, qui m’aide à travailler sur moi, qui m’aide à cheminer vers ma destinée. Nous faisons désormais partie de la même équipe. Je ne me sacrifie pas pour l’autre et je ne lui demande pas de se sacrifier pour moi. Le bonheur de l’autre m’importe autant que mon propre bonheur. Mieux encore, je sais que je ne pourrai contribuer au bonheur de l’autre que si je suis moi-même heureux. Ce n’est pas moi ou l’autre, c’est moi et l’autre. En prenant soin de moi, je prends soin de l’autre et de la relation.
construire une relation

Tout cela est bien beau, me direz vous, mais tous ceux qui n’ont plus 15 ans savent – espérons pour eux – que cela n’arrive pas comme par magie. Cela se construit. Le mot « magique » est donc construction.
Et pour qu’il y ait construction, il faut qu’il y ait engagement – un autre mot magique qui mérite qu’on s’y attarde.
L’engagement lui aussi, se construit. Il y a d’abord la volonté de s’engager dans une alliance où chacun des partenaires sera prêt à donner librement à l’autre et à la relation ce qu’il aura envie de donner. Il ne s’agit ici ni de contrainte ni d’exigences. Rappelons-nous, se forcer n’est pas la même chose que s’efforcer.
Et puis, il y a la réalité de ce que chacun apporte à l’autre et à la relation – jour après jour, mois après mois, – afin que cette nouvelle entité grandisse et se renforce. Parfois notre volonté de s’engager dépasse nos capacités réelles d’engagement. On peut ajuster notre engagement par la suite. Mais on ne peut pas être libre de tout engagement, sinon la relation n’aura pas le goût du véritable amour, quoi que l’on puisse en dire. Pour que cela fonctionne, les mots doivent être suivis d’actions – c’est aussi simple que cela.
Le mot « engagement » est en effet un peu lourd de sens, lorsqu’on l’applique au contexte des relations amoureuses. Je me rappelle d’une comédie romantique que j’avais vue il y a quelques années. Le personnage principal était une femme qui était une « phobique de l’engagement ». La pire chose qui pouvait lui arriver à ses yeux était de se marier. Elle associait le mariage à l’expression « s’engager dans l’armée » et elle a de ce fait rompu avec la personne qui partageait sa vie car cette dernière l’avait demandée en mariage.
La transition entre « amour fou » et « amour véritable » nécessite pourtant un engagement. Nous ne parlons pas ici de mariage – qui est une construction sociale et dont le but diffère à la base du but du véritable amour. Si on veut passer de la V (la passion et l’amour romantique) à la VII (la construction d’un lien solide où quelque chose de valable pourra être accompli), il nous faut donner à notre lien un minimum de forme et de structure. Il s’agit de bâtir un socle qui offrira une base de sécurité à la relation et dans lequel l’amour pourra œuvrer et s’épanouir. Si on veut aimer véritablement quelqu’un on ne peut le faire que dans une forme de continuité et de cohérence car il s’agit d’un processus qui continue dans le temps – même si personne ne peut prédire d’avance combien de temps durera notre relation.
Un peu de surprise et de fantaisie sont les bienvenues pour maintenir la relation vibrante et vivante, de même que donner à l’autre toute la liberté dont il aura besoin pour évoluer de la manière qui lui convient le mieux. Cependant, ne s’appuyer sur rien de concret et avoir constamment un pied en dehors de la relation ne peut permettre à la confiance de se développer, et l’amour ne pourra accomplir son travail dans des conditions permanentes d’insécurité qui sont au final défavorables à son expression.
On ne peut se sentir véritablement aimé et répondre à l’amour que l’autre nous porte par l’évolution, que si cet amour est dispensé dans un minimum de cohérence, de sécurité et de constance. Ceci est valable aussi bien pour les enfants que pour les adultes, et même pour les animaux et les fleurs. Quand nous plantons une fleur, nous la mettons dans un pot, ensuite nous l’arrosons régulièrement et nous occupons d’elle correctement, d’après les instructions de la fleuriste afin que notre fleur ait toutes les chances de s’épanouir.
Pour notre amour et notre relation c’est un peu le même principe. Si nous voulons avoir une belle relation, il faut nous donner les moyens d’en construire une. Les projets les plus grandioses demandent d’y investir du temps, du travail et de la patience. Ce qui ne nous empêche pas de prendre un maximum de plaisir tout le long du processus – malgré les obstacles, et souvent même à cause des obstacles. Ceux qui aiment les défis connaissent la satisfaction qu’on éprouve quand on a surmonté un obstacle et atteint « le niveau au-dessus ».
« Le véritable amour n’a aucune possibilité d’atteindre sa plénitude sans un engagement ferme et sincère de la part des deux partenaires. Il n’est pas possible entre deux être frivoles. Il n’est pas possible quand les deux partenaires ne cessent de se fuir. Il n’est possible que si les deux partenaires apprennent à pouvoir compter l’un sur l’autre. Et c’est parfois difficile.
Parfois, les deux partenaires ne savent pas comment compter l’un sur l’autre. Parfois, ils ne sont même pas certains de vouloir être ensemble.
Cela se produit dans chaque relation. Il y a des hauts et des bas. »
(Paul Ferrini, Danser avec l’être aimé)
la souffrance, une option?

Pour autant, nous ne sommes pas obligés de souffrir tout le long de ce processus. Les plus grands sages nous disent que notre souffrance provient de notre résistance à ce qui est. Quand nous souffrons parce qu’une relation est difficile, ou qu’elle rencontre tel ou tel problème, c’est souvent parce que nous avions une idée préconçue de ce que la relation devrait ou ne devrait pas être: comme par exemple, l’attente que la relation devrait être facile et aller de soi. Mais si nous admettons que notre relation est une œuvre en construction qui comporte du travail, des hauts, des bas, des moments de fatigue, des déceptions, des difficultés, et que tout cela est dans l’ordre des choses, nous arrêtons de souffrir et de nous engouffrer dans chaque petit incident de parcours.
Car nous avons une structure, nous avons une vision de notre relation et nous savons que cela fait partie des étapes de la construction de notre lien. Paradoxalement, l’engagement nous rend plus libres car il nous aide à relativiser les obstacles que nous pouvons rencontrer et nous donne la certitude que nous les traverserons ensemble et que cela n’aura pas le pouvoir de détruire ce qui existe entre nous. L’engagement c’est la certitude que l’autre reviendra, même s’il est parti respirer un bon coup après une dispute en claquant la porte. S’il n’y avait pas eu cet engagement – ce socle sécurisant que nous avons bâti pour notre relation-, je n’aurai pas cette certitude et je dramatiserai son départ car je vais penser qu’il vient de me quitter.
Cela me fait penser à un vieux sketch de la série « Un gars, une fille »: après une énième scène de ménage, elle le met à la porte dans un geste « dramaturgique » en lui criant quelque chose du genre: « Casse-toi pauvre con, c’est fini entre nous, je ne te supporte plus! » en claquant vigoureusement la porte. L’instant d’après elle rouvre la porte et elle lui jette deux valises pleines à ses pieds. Lui, nullement perturbé par ce qui vient de se passer, s’assoit tranquillement devant et se met à attendre sereinement en regardant sa montre de temps en temps. Un instant avant que la porte ne s’ouvre, il sort un spray pour se rafraîchir l’haleine, l’instant d’après sa chérie se jette à son coup en lui disant qu’elle l’aime, qu’elle ne veut pas qu’il s’en aille et l’embrasse langoureusement.
Effectivement, ce n’est qu’un sketch, mais bien qu’humoristique et exagéré, cet exemple illustre les propos que j’ai évoqué plus haut, notamment que la confiance que nous avons en la solidité de notre lien nous permet de nous détendre davantage lorsque surgissent des crises que nous aurons autrement tendance à dramatiser et à prendre « à la lettre ».
Il est certes plus facile de penser que l’autre reviendra si nous sommes mariés ou si nous avons acheté une maison ensemble. Mais si je ne compte que sur cela pour avoir confiance en la solidité de notre engagement, c’est que quelque part l’engagement ne tient que « de l’extérieur » et ne se base pas sur une vraie confiance, solidement ancrée en nous. Si j’ai besoin de « piéger », d’enfermer l’autre pour me sentir en confiance, c’est que notre lien reste fragile à la base. En revanche, si j’ai confiance en l’amour que l’autre me porte car je constate la réalité et l’engagement de cet amour tous les jours, alors je n’ai pas besoin d’un bout de papier pour rendre cet engagement réel à mes yeux.
Scott Peck commence le livre Le chemin le moins fréquenté par la phrase: « La vie est difficile. » Pourquoi met-il l’accent là dessus? Parce que, d’après lui, une fois que l’on admet que la vie est difficile, nous pouvons accepter ce fait comme étant quelque chose de parfaitement normal et ne plus souffrir de rencontrer des problèmes et des obstacles.
De ce fait, une fois que nous acceptons les difficultés comme faisant partie intégrante de la relation, nous pouvons nous détendre un peu plus. C’est là que la phrase: « La douleur est inévitable mais la souffrance est une option », prend tout son sens.
Et nous réaliserons que nous pouvons être heureux même dans les moments difficiles.
le bonheur est-il NÉCESSAIREMENT confortable?

Mais alors, pourquoi au final nous donner tout ce mal? Pourquoi ne pas simplement nous contenter de nous faire plaisir en sautant de relation en relation, prendre la vie du « bon côté » et arrêter de se « faire des nœuds au cerveau »? Pourquoi s’embêter à vouloir évoluer, se connaître, dépasser ses blocages, se « réparer » à travers la relation? Quand on sait à quel point une relation peut être difficile par moments, on se demande pourquoi certains d’entre nous s’obstinent à vouloir être engagés dans une vraie relation, au lieu de « profiter de la vie » en toute « liberté ».
Il suffit d’aller faire un tour sur un site de rencontres pour se rendre compte qu’il y a énormément de personnes qui sont déçues par les relations et qui désormais ne veulent surtout pas s’engager dans « quelque chose de sérieux ». Ces personnes insistent sur la « simplicité », sur le fait qu’elles veulent éviter les « prises de tête » et les complications. Elles veulent quelque chose à mi-chemin entre relation et non-relation. Pour paraphraser un dicton bien connu, elles veulent le beurre et l’argent du beurre, mais sans supporter le sale caractère de la crémière 🙂 En somme, elles veulent une relation « type maison V ».
Cela veut-il dire pour autant que ceux qui choisissent malgré tout d’accepter d’entrer en relation véritable – de type maison VII -, avec toutes les prises de tête que cela comporte, sont masochistes ou accros aux complications et aux drames? Je ne pense pas.
Bien évidemment, chacun choisit la façon dont il veut vivre sa vie. Il y en a qui se contentent de passer leur vie en se procurant le plus de plaisir possible et en évitant au maximum les expériences désagréables ou difficiles. C’est une manière de voir la vie et il n’y a aucun jugement à porter là-dessus. On a aussi besoin de plaisir dans la vie et c’est très agréable.
Je rejoins cependant nombre de philosophes et de mystiques qui affirment depuis toujours que plaisir et bonheur ne sont pas synonymes. Notre société actuelle est en quelque sorte obnubilée par le culte du plaisir – plaisir immédiat et éphémère, qui plus est – et nous incite par tous les moyens de sacrifier ce que nous sommes à l’autel du plaisir. Plaisir gustatif, plaisir sexuel, plaisir récréatif. Cette frénésie du plaisir a quelque chose d’une éternelle fuite en avant, qui nous éloigne de ce que nous sommes au plus profond de nous.
Combien d’entre nous sommes capables de rester tranquilles dans le silence sans avoir besoin de distraction? Juste être là, avec nous-même, plonger en nous et découvrir l’être qui nous habite. Oui, il s’agit bien d’être et non de faire. Pour certains c’est plus facile que pour d’autres, mais en règle générale ce genre d’exercices n’est pas aisé. Ce que nous sommes – ou ce que nous pourrions découvrir sur nous – nous effraie au plus haut point et nous cherchons par tous les moyens à nous fuir.
Je reste néanmoins persuadée que chaque être humain aspire à être le plus complet possible, à se réunifier avec toutes les parts de lui-même – notamment celles qui sont refoulées au plus profond de son inconscient -, à devenir qui il est. De ce fait, les obstacles, les difficultés et les souffrances sont non seulement inévitables mais précieux dans ce processus de découverte de soi. Bonheur et plaisir ne sont pas synonymes car le plaisir devenu une fin en soi nous éloigne de qui nous sommes, au lieu de nous en rapprocher. Et nous ne pouvons être véritablement heureux que si nous sommes réalisés, unifiés et entiers.
Bien sûr, on n’est pas obligé d’appeler cela « bonheur ». On peut l’appeler plénitude, accomplissement, réalisation. De nos jours, le mot « bonheur » est devenu, lui aussi, à force, un terme fortement connoté. À force de confondre plaisir et bonheur, il y a dans notre société actuelle ce culte de la quête du bonheur. Et à force de mal définir le bonheur, on lui rattache tout un tas de « conditions préalables au bonheur » véhiculées par des conditionnements sociaux, qui n’ont rien à voir avec la réalité du bonheur: avoir un travail, des enfants, une maison, se marier, être célèbre, réussir, être riche, être admiré…
Le vrai bonheur comme le vrai amour, est « obtenu » quand on lui enlève tout ce qu’il n’est pas. Notre vrai Moi est « obtenu » quand nous nous libérons de tout ce que nous ne sommes pas. Mais pour savoir ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas, nous avons besoin de cheminer vers la connaissance de soi – ou plutôt, vers la conscience de soi. Et nous prenons conscience de ce que nous sommes dans la relation à un autre être humain. Cela revient toujours à ça. C’est la raison même de notre existence en tant qu’humains faisant partie de la grande Source divine. Pour ça, l’amour est le moyen qui nous permet d’accomplir ce travail. Je pense que c’est la raison pour laquelle l’amour est la solution à tout. Et c’est loin d’être un cliché.
Dans un de mes précédents articles je parlais de Neale Donald Walsh et de son livre « Pratiques de vie » où il décrit ce processus. La conscience de soi ne s’atteint pas dans la solitude. Je ne peux me découvrir véritablement en étant isolé de mes semblables. Donc, j’aurai toujours le choix: passer ma vie à me fuir en restant à la surface de ce que je suis – et à la surface de toute relation – ou bien, prendre le risque de plonger en moi et dans la relation pour voir ce que je vais découvrir et atteindre d’autres niveaux d’évolution.
Ce qui nous motive à vouloir véritablement vivre, avec toute la douleur, mais aussi, avec toute la profondeur que cela comporte – et non pas à survivre en évitant au maximum la douleur -, est donc cet élan d’évolution, qui nous pousse à vouloir grandir, à repousser nos limites et à avancer toujours plus loin sur le chemin de notre destinée d’humains. Humains portant en nous cette étincelle divine qui est la source de notre volonté d’aimer – de nous aimer nous-même autant que l’on aime les autres.
amour ou armure?

On entend souvent dire qu’on ne peut aimer l’autre que si l’on s’aime soi-même. La plupart du temps on prend ce postulat pour une vérité « évidente » que nous ne remettons pas vraiment en question, tant elle est devenue « banale » – encore plus au milieu de tous ces courants « new âge » actuels.
Dans un autre article j’ai abordé la question de la possibilité d’aimer une autre personne si l’on ne s’aime pas suffisamment. Et j’ai émis l’hypothèse qu’au final cela reste possible car, en tant qu’être spirituels et infinis, nous savons tous au fond de nous comment aimer de manière divine. Il se peut cependant que nous l’ayons « oublié » en venant nous réincarner dans la matière. Dans notre vie actuelle, nous avons peut-être choisi d’expérimenter le rejet ou l’abandon durant nos jeunes années et cela ait pu rendre difficile l’expérience de l’amour véritable plus tard. Cela peut nos maintenir longtemps au stade de la maison V et nous faire craindre l’expérience du vrai partage. Nous risquons de percevoir l’autre comme menaçant, dangereux et source de souffrance, et nous abordons souvent le lien en étant sur la défensive – nous craignons de reproduire les expériences douloureuses du passé.
Malheureusement, comme je l’évoquais ailleurs, un lien proche ravive presque systématiquement nos blessures nos guéries du passé. C’est en cela même que consiste le processus de guérison. Quand notre corps est malade, il nous envoie des signaux pour que nous prenions conscience de la maladie afin de pouvoir la soigner – et soigner aussi la cause émotionnelle qui l’a provoquée. Si notre corps ne nous disait rien ou si nous ne ressentions rien, la maladie risquerait de s’aggraver. De même, dans une voiture, quand un voyant rouge s’allume, c’est pour que nous prêtions attention à ce qui ne va pas et faire en sorte de le réparer. Si nous ne voyons rien d’allumé ou si nous ignorons ces signaux, nous courons droit à la catastrophe.
Dans chaque relation véritable on passe donc presque systématiquement par une étape où il y a plein de voyants qui s’allument et nous permettent de découvrir ce qui en nous nous fait encore souffrir et nous empêche d’être un individu libre et épanoui. Le partenaire est réputé pour mettre le doigt pile là où ça fait mal. Au départ cela peut être très maladroit – et donc très douloureux -, mais au fil du temps on peut apprendre à se faire moins souffrir quand on touche à nos blessures respectives. Et surtout, prendre la responsabilité de ce que nous vivons, quand bien même l’autre arriverait avec ses « gros sabots » dans notre plaie en nous faisant tordre de douleur. C’est peut-être un peu cruel et choquant ce que je vais dire, mais nous l’avons choisi pour ça – ou plutôt c’est notre inconscient qui l’a choisi.
De ce fait, tomber amoureux n’est jamais un fruit du hasard. L’attirance sexuelle n’explique pas totalement le phénomène du sentiment amoureux. Là je ne serai donc pas tout à fait d’accord avec Scott Peck qui pense que la naissance du sentiment amoureux a plutôt quelque chose à voir avec le prolongement de l’espère car elle est corrélée au désir sexuel.
Je pense que le dialogue des inconscients – ou celui des âmes, si vous préférez – préside à toute naissance du sentiment amoureux – et plus tard, de l’amour. Notre inconscient choisit toujours le « bon » partenaire. Pourquoi? Pour la raison évoquée plus haut: notre aspiration à devenir entiers, à réintégrer toutes les parts de nous mêmes – de la plus saine à la plus blessée. Par un processus mystérieux nous « captons » l’inconscient de l’autre susceptible de nous faire vivre cette transformation, qui aboutirait à notre réparation et à notre libération – et donc, à notre évolution.
« Nous croyons que nous choisissons consciemment les gens que nous aimons, mais ce n’est qu’une illusion. Les gens que nous aimons sont entrés dans notre vie parce qu’ils sont le parfait reflet de qui nous sommes. Si nous les choisissons, ce choix s’effectue dans le royaume des âmes, là où il n’y a pas de dualité. Une fois rendus ici, nous devons faire face aux choix que nous avons faits là-bas.
Nous devons nous soumettre à la leçon qui se présente à nous. Si nous nous débattons et essayons d’éviter la leçon, elle nous est offerte plus tard de manière plus persistante.
La vérité ne nous permettra pas de nous cacher de nous-même ou de notre partenaire.
(…) Tôt ou tard, la vie nous mettra face à un miroir que nous ne pouvons pas éviter ou rejeter.
Nous devons donc cesser de nous entêter. Nous devons apprendre la leçon quand elle se présente à nous, au lieu de critiquer le miroir et de détourner notre regard.
Notre cheminement spirituel a pour but de nous apprendre à devenir meilleurs. Cela signifie assumer notre colère et notre peur sans les transférer sur quelqu’un d’autre.
Nous devons nous débarrasser de notre armure, sinon elle va nous tuer. »
(Paul Ferrini, Danser avec l’être aimé)
lâcher les blessures du PASSÉ et RÉEcrire notre histoire

Le choix nous appartiendra toujours, entre rester en surface de nous-mêmes – et de l’autre-, ou prendre le risque de « nettoyer » ce qui nous empêche d’être un individu accompli en plongeant dans la relation. Devant un partenaire aussi « menaçant », nous sommes d’abord fascinés, subjugués, avant de nous rendre compte du potentiel d’extase et de souffrance que contient ce lien, et de nous mettre sur la défensive, tout en aspirant à être avec l’autre. Bien sûr, nous sommes rarement conscients de tout cela au début de la relation, et parfois même des années plus tard.
Dans les relations les plus intenses – qui sont souvent les plus transformatrices – , nous pouvons avoir l’impression d’être devant un savoureux plat épicé qui nous donne irrésistiblement envie d’en manger et, dès que nous prenons une bouchée…, nous constatons que c’est trop fort et nous en avons les larmes aux yeux. Mais avec le temps, notre goût apprend à gérer l’intensité de ce « plat » et nous commençons même à le trouver assez réussi. Peut-être aussi parce que nous apprenons à adapter la recette au fur et à mesure que la relation évolue.
Avec un peu de chance, nous apprenons à relativiser notre souffrance et à lâcher petit à petit des bouts de notre histoire douloureuse. Nous réalisons que celle-ci entrave notre évolution et, « accessoirement », sabote nos relations – et nous commençons enfin à nous délester de ce qui nous empêche d’être nous-même.
« Castaneda raconte qu’il a réalisé un jour que son histoire personnelle lui était devenue superflue. Alors, il s’en est débarrassé. Aussi simplement qu’il a arrêté de boire. Et cette seule transformation a fait toute la différence.
Nos histoires personnelles sont présentes à chaque instant de nos vies, bien qu’elles ne soient pas nécessaires. Elles interfèrent avec le processus de guérison et de mutation du rythme de 20 000 cycles par seconde à des niveaux de vibration supérieurs. »
(Wayne Dyer, « Les secrets de votre pouvoir de guérison »)
Si certains chanceux, comme Carlos Castaneda, réussissent à se débarrasser de leur histoire personnelle rapidement, pour la plupart d’entre nous le processus de libération prend un peu plus de temps. Et nous pouvons passer des années à être sur la défensive au sein de nos relations. Paradoxalement, c’est en nous mettant sur la défensive que nous aggravons les choses, et les situations dramatiques s’amplifient. Quand nous attendons inconsciemment que notre partenaire se comporte d’une manière qui nous blesse, nous émettons des signaux subtils qui, au final font en sorte, que le partenaire adopte réellement ce comportement. En physique quantique on dit que ce sur quoi nous portons notre attention est nourri par notre énergie et s’amplifie. Donc, si l’on suit cette logique, on peut en conclure qu’en portant constamment notre attention sur le « mal » que l’autre nous a fait, nous fait, ou peut nous faire – et qui est souvent une réplique d’une blessure que quelqu’un nous a infligée dans le passé -, nous nous retrouvons à vivre dans une perpétuelle souffrance car nous amplifions cette souffrance. Et nous devenons sourds et aveugles à propos des aspects plus lumineux de la relation, à propos des belles choses que nous vivons avec l’autre.
Nous nous identifions à notre blessure car elle fait partie de nous depuis si longtemps que l’abandonner reviendrait à abandonner un aspect important de nous-même et cela peut être très difficile. C’est la raison pour laquelle nous nous accrochons souvent à nos histoires douloureuses, au risque de nous laisser engloutir par notre passé.
« Donc, on se sent blessé: pourquoi est-on incapable de se distancier immédiatement de cette blessure, sachant qu’elle va créer de gros dégâts? En d’autres termes, quand je me sens blessé, je me construis un mur protecteur derrière lequel je m’abrite afin de ne plus être blessé, puis viennent la peur, et l’isolement, et les conduites névrotiques, et tout ce qui s’en suit. La pensée a créé une image de moi-même, et cette image est blessée. Pourquoi la pensée ne dit-elle pas: » Oui, d’accord, j’ai vu la situation. », en laissant immédiatement tomber tout cela? C’est toujours la même question. Parce qu’en laissant tomber l’image, certes il n’y a plus de blessure, mais il ne reste plus rien. »
(Krishnamurti, Face à soi-même)
L’armure que nous portons nous l’avons fabriquée pour nous protéger de toutes les blessures que l’autre serait susceptible de nous infliger. Mais à y regarder de plus près, il protège surtout l’histoire qui se cache derrière les blessures – notre histoire, celle qui nous constitue depuis si longtemps et à laquelle nous nous identifions tellement que la lâcher équivaudrait à ne plus savoir qui nous sommes. Nous pensons que nous sommes notre histoire.
Et je pense que la force la plus puissante du véritable amour est de nous inciter à réécrire notre histoire au présent, à nous rendre compte que personne ne peut nous empêcher d’être libres, sinon nous-mêmes.
Alors, quand l’amour nous fait signe, suivons-le! Peut importe les difficultés que cela comporte, peu importe où cela va nous mener. Ayons confiance que cela nous mènera toujours à l’endroit où il nous faut être. Pourquoi? Peut-être parce que notre cœur en sait plus que notre cerveau et ne peut pas se tromper.
J’ai découvert le poème de Gibran sur l’amour presque à la même époque que Le chemin le moins fréquenté. Ce texte est resté abstrait pour moi durant de nombreuses années. Depuis que j’ai enfin commencé à saisir toute sa profondeur – à peine ces dernières années -, je comprends un peu plus chaque jour la sagesse infinie de ses paroles.
« L’Amour
Lorsque l’amour vous fait signe suivez-le,
Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui,
En dépit de l’épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et dès lors qu’il vous adresse la parole, croyez en lui,
Même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins.
Car comme l’amour vous coiffe d’une couronne, il peut aussi vous clouer sur une croix.
Et de même qu’il vous invite à croître, il vous incite à vous ébrancher.
Autant il s’élève au plus haut de vous-même et caresse les plus tendres de vos branches qui frémissent dans le soleil,
Autant cherche-t-il à s’enfoncer au plus profond de vos racines et à les ébranler dans leurs attaches à la terre.
Pareilles à des brassées de blé, il vous ramasse et vous enlace.
Il vous bat au fléau pour vous mettre à nu.
Il vous passe au tamis pour vous libérer de votre balle.
Il vous moud jusqu’à la blancheur.
Et il vous pétrit au point de vous assouplir.
Puis il vous livre à son feu vénéré, afin que vous deveniez pain sacré pour le saint festin de Dieu.
Voilà tout ce que l’amour fera en vous afin que vous puissiez déceler les secrets de votre coeur et devenir ainsi un fragment du cœur de la Vie.
Mais si dans votre crainte vous ne recherchiez que la paix et le plaisir de l’amour,
Alors il serait préférable pour vous de couvrir votre nudité, de quitter l’aire de battage de l’amour,
Et de vous retirer vers un monde sans saisons,
Où vous pourrez rire sans laisser jaillir tous les éclats de votre rire,
Où vous pourrez pleurer sans jamais libérer toute l’amertume de vos larmes.
L’amour ne donne rien que lui-même et ne prend rien que lui-même.
Il ne peut posséder et ne peux être possédé.
Car l’amour suffit à l’amour.
Lorsque vous aimez, ne dites pas : « Dieu est dans mon cœur. »
Dites plutôt : « Je suis dans le cœur de Dieu. »
Et ne croyez pas que vous puissiez diriger le cours de l’amour.
Car si l’amour vous trouve digne, lui-même guidera votre cœur.
L’amour n’a point d’autre désir que de s’accomplir.
Mais si vous aimez et devez éprouver des désirs, que ceux-ci soient les vôtres :
Fondre en un ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.
Connaître la douleur d’un flot de tendresse.
Être blessé par votre propre perception de l’amour ;
Et laisser couler votre sang volontairement et joyeusement.
Vous réveiller à l’aube avec un cœur ailé et rendre grâce à Dieu pour cette nouvelle journée d’amour.
Vous reposer à midi et méditer sur l’extase de l’amour.
Regagner votre foyer au crépuscule en remerciant le ciel.
Puis vous endormir avec une prière pour l’être aimé en votre cœur et un chant de louange sur vos lèvres. »
Khalil Gibran, Le prophète

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