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Pourquoi les régimes ne fonctionnent jamais sur le long terme? Pourquoi est-il si difficile d’arrêter de fumer? Pourquoi décider d’arrêter de penser à une personne nous fait penser à elle encore plus? Pourquoi on n’arrive pas à se détacher durablement de quelque chose ou de quelqu’un par la simple force de notre volonté?
Parce que la nature humaine est ainsi faite! Ce à quoi tu veux absolument renoncer, te soumet. Pour la simple raison que si tu luttes contre quelque chose, tu continues à y investir ton énergie. Si tu décides de combattre cette chose, tu redoubles d’effort dans cette lutte, de ce fait tu y investis encore plus d’énergie. Le résultat est à l’opposé de celui que tu cherches à obtenir: non seulement la chose ou la personne ne disparaît pas de tes pensées, mais elle t’obsède davantage encore et son énergie en toi grandit, de même que le lien qui t’y attache.
De là, à revenir vers cette chose ou cette personne, le chemin est court et facile, et il se fait généralement à notre insu. Ou alors, si notre volonté est forte et nous rend capable de résister, cela génère pour nous tensions et souffrances, et nous épuise. Une grande partie de notre énergie se retrouve piégée dans le lien invisible qui nous relie encore à cette chose ou à cette personne. Il en est ainsi car, à y regarder de plus près, il n’y a rien de naturel dans ce renoncement – tant que nous continuons à nous identifier à l’objet de notre attachement. Ou plutôt, tant que nous continuons à l’identifier à notre bonheur. Parfois la différence est très subtile.
La plupart des femmes qui ont essayé de faire un régime savent de quoi il s’agit. « À partir de demain, plus de chocolat, plus de gâteaux, plus de gras. Je vais maigrir et cette fois-ci, je vais m’y tenir. » Parfait. Dès l’instant où l’on a pris cette décision, on est déjà frustrée et les pensées obsessionnelles ne tardent pas à apparaître: on ne pense qu’à manger du chocolat, des sucreries et du gras. Et plus on se dit qu’il ne faut pas en manger, plus l’envie d’en manger est forte. On y pense jour et nuit, on devient irritables, tendues, tristes. On a l’impression d’avoir été punies. Ce qui explique pourquoi à la fin on se jette sur les aliments interdits et l’on se rattrape bien comme il faut, souvent même bien avant la fin du régime.
Parfois, bien sûr, notre mental est un peu plus fort et on ne se dit pas d’emblée tout cela, on se persuade même qu’on est super bien en renonçant à des choses dont on a vraiment envie. Là encore, on n’échappe pas réellement au mécanisme, simplement les effets sont plus subtils. Mais le résultat finit par être le même: un beau jour on y replonge et au passage, on récupère les kilos perdus. Et ce, même avec quelques « bonus » supplémentaires car on a tendance à exagérer ensuite, à hauteur de notre privation. D’autant plus que le cerveau n’aime pas penser qu’il était privé de nourriture – dès que l’on se remet à manger normalement, il envoie le signal au corps qu’il faut stocker davantage, au cas où cela nous reprendrait d’expérimenter d’autres folies du genre!
le mirage du renoncement

J’aurais des tas d’exemples à vous donner sur le fonctionnement de ce mécanisme « raté » du renoncement volontaire. Mais là tout de suite, j’en ai en tête un de très simple, sortant tout droit de mon vécu personnel – et qui a la particularité de m’avoir donné l’impression de fonctionner durant de nombreuses années.
Il y a quelque années j’ai décidé d’arrêter le café, car je pensais qu’il me donnait des maux d’estomac. J’en buvais des « litres » tous les jours au travail, et le stress, plus la cigarette accentuaient mes maux. Mais en réalité j’adorais le café. Je me suis cependant imposée à ne plus en boire, tout en éprouvant une forme de vague frustration à l’idée de m’en priver. La frustration est restée longtemps vague car j’ai remplacé pendant une assez longue période le café par de la Ricorée – vous savez, la boisson de « mamie » dont on faisait à une époque la pub à la télé (peut-être qu’elle y est toujours, mais je ne regarde plus la télé). J’ignorais encore à l’époque que ce genre de poudres lyophilisées n’étaient pas très bonnes pour la santé, donc plus tard j’ai fini par arrêter même la Ricorée et je me suis mise au thé.
J’aimais donc toujours le café et c’était uniquement la peur d’avoir mal à l’estomac qui m’empêchait d’en boire. Jusqu’au jour où j’ai repris une petite tasse de bon café et – miracle – je n’ai pas eu mal à l’estomac! Je me suis donc remise à en boire, en réalisant que durant tout ce temps je m’étais privée pour rien, alors qu’il me fallait simplement boire du bon café – qui ne soit surtout pas cramé à la torréfaction! Oui, cela m’a permis d’apprendre des choses utiles. J’en profite pour vous donner au passage un précieux conseil pour votre santé: quand vous achetez un café, privilégiez celui qui a été torréfié de façon artisanale – soit lente et progressive. Le café de mauvaise qualité n’est pas seulement moins bon en goût, mais il est également néfaste pour votre estomac et système digestif car il est cramé par une torréfaction industrielle trop forte et rapide. A la longue, les substances libérées par ce procédé peuvent devenir cancérigènes pour votre organisme.
J’étais donc ravie et soulagée d’avoir retrouvé le café! Pendant cette période de « privation », je n’avais donc jamais réellement renoncé au café, simplement je m’étais retenue d’en boire. Ce n’était pas un détachement naturel, mais quelque chose que je maintenais à distance par la force de ma volonté et qui, au final me frustrait plus qu’autre chose.
En revanche, pour ce qui est de la cigarette c’était plus simple et naturel. Au départ, à chaque fois que j’essayais d’arrêter de fumer, cela ratait car la cigarette me manquait terriblement. Je ne pensais qu’à cela et je finissais par courir m’acheter un paquet assez rapidement.
Jusqu’au jour où j’ai réalisé qu’en réalité je n’aimais pas fumer. Que la cigarette me dégoûtait, qu’elle ne me faisait pas du bien et que je me sentais mieux quand je ne fumais pas. J’ai vu et compris ce qu’était réellement la cigarette. Et à partir de là, je n’avais même plus besoin d’y renoncer: j’ai arrêté naturellement car je n’en avais plus envie. Depuis, la cigarette n’existe plus pour moi. Je ne connais même pas le prix d’un paquet à l’heure actuelle. Point.
renoncement ou detachement?

Oscar Wilde n’avait donc pas complètement tort quand il disait: « Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder. Résistez et votre âme se rend malade à force de languir ce qu’elle s’interdit. »
Car en y résistant on mystifie encore plus l’objet de notre désir, on le fait grandir en nous et nos projections vers cette « tentation » se renforcent.
Alors que, si l’on cède à la tentation, on aura plus de chances de connaître sa véritable nature. Peut-être pas au départ, mais au bout d’un certain temps. Si l’on épuise l’expérience, il y a plus de chances de se rendre compte au bout d’un moment – plus ou moins long – que cette expérience n’était peut-être pas ce que nous pensions d’elle au départ. Ou que nous n’en avons pas – ou plus – besoin, pour diverses raison.
Surtout, lorsqu’il s’agit d’une personne à laquelle on est très attaché, en général ce mécanisme opère lorsqu’il y a une forte projection de nos propres qualités ou défauts sur l’autre. A partir du moment où l’on récupère nos projections, l’autre redevient lui-même et arrête de nous attirer à ce point, et parfois même définitivement.
Mon maître spirituel préféré Anthony De Mello est aussi d’avis que la solution n’est jamais dans le renoncement. Dans son livre « Quand la conscience s’éveille » il affirme que le seul moyen de se défaire de quelque chose n’est pas d’y renoncer mais de voir clairement cette chose:
« Si vous arrivez à connaître sa valeur réelle, vous ne devrez pas y renoncer, elle se détachera tout simplement d’elle-même. Mais si vous ne comprenez pas cela, si vous restez hypnotisé par cette chose au point de croire qu’il n’y a pas de bonheur sans elle, vous restez son prisonnier. »
L’idée ici n’est donc pas de vivre sans rien ni personne, mais de ne pas faire dépendre notre bonheur de quelque chose ou quelqu’un qui est extérieur à nous. Et pour ne pas faire dépendre notre bonheur de ce facteur extérieur, nous avons besoin de prendre conscience de la valeur réelle de l’objet de notre désir. Et de comprendre que cette valeur ne peut pas être celle de notre bonheur.
Pour comprendre cela, il nous faut déjà savoir ce qu’est le bonheur. Cette question est aussi vaste que la question de l’amour. On ne va peut-être pas en débattre en détails ici. Mais juste souligner un fait important qui va servir notre compréhension du sujet traité – j’en avais déjà parlé dans mon précédent article.
Pour accéder à la vraie compréhension de l’existence – et au bonheur véritable -, il me paraît d’une importance capitale de commencer par réaliser que plaisir n’est pas synonyme de bonheur. Tout comme le sentiment amoureux n’est pas synonyme d’amour. C’est d’autant plus important à notre époque et dans notre société occidentale qui érige le plaisir en culte et qui ne cesse de nous marteler que notre bonheur dépend de la consommation de plus en plus effrénée de plaisirs divers et variés. Ces plaisirs – qui prennent la forme d’objets, de nourriture, de produits, de loisirs -, sont toujours éphémères, en plus d’être addictifs par les sensations agréables qu’ils procurent. Sensations superficielles et immédiates, que souvent nous ne pouvons pas – et ne voulons pas – différer dans le temps.
La plupart du temps, quand nous avons une addiction ou une obsession, nous sommes attachés aux sensations agréables, au plaisir que nous procure cette chose ou cette personne. C’est le même mécanisme que celui qui s’installe lorsque nous prenons une drogue: la dopamine libérée dans certaines zones du cerveau active le circuit de la récompense et nous pousse à reproduire l’expérience pour retrouver ce plaisir, ce qui crée une dépendance – nous voilà accros.
DESIRS CONTRADICTOIRES ET LA RÈGLE DE 2-1-3

L’être humain est fait de contradictions. Et cela est parfaitement normal car nous sommes des êtes complexes à multiples facettes. Ces facettes ne sont pas forcément en contradiction, mais coexistent et nous ne sommes pas obligés – comme nous le croyons très souvent – de choisir l’une au profit de l’autre. Quand on parle de contradiction , on parle souvent de désirs contradictoires – le fait de vouloir « tout et son contraire ». Mais plutôt que de confirmer la nature contradictoire de l’humain, cela confirme en réalité sa nature paradoxale. Or, qu’est-ce que le paradoxe? Il en existe de multiples définitions, mais la plus simple – qui est ma définition personnelle – me paraît être la suivante: c’est la coexistence de deux vérités à propos de quelque chose et qui, en apparence, s’excluent mutuellement. Alors que la contradiction est une opposition, une contestation d’une première vérité et qui l’exclut au profit d’une autre vérité.
Seulement, le « problème » ne réside pas dans le fait d’avoir ou non des désirs contradictoires – et des désirs tout court. Il réside dans le fait de faire dépendre notre bonheur de l’objet de notre désir et même de mesurer l’importance de cet objet par la force du désir que l’on éprouve à son égard. Une autre caractéristique de la nature humaine est que plus l’objet est convoité plus on lui accorde de la valeur. Et comment un objet devient « très convoite »? D’abord, il faut que cet objet attire notre attention et que nous puissions projeter dessus des tas de choses qui sont importantes pour nous. Et pour que la projection fonctionne il faut mettre un peu de distance entre nous et l’objet car « le désir naît du manque ».
Le manque de quelque chose – ou de quelqu’un – que nous ne connaissons pas encore mais que nous imaginons être source de plaisir, voire d’extase, et indispensable à notre existence. C’est le principe des publicités et des coaching de séduction amoureuse. Il existe des tas de coachs « spécialisés » dans la séduction qui parlent systématiquement de l’importance du fait de se rendre à la fois attirant et inaccessible aux yeux de celui ou celle que l’on veut séduire car de cette façon cela attise le désir de l’autre. Est-ce une technique de manipulation ou est-ce une véritable donnée nous renseignant sur la réalité de la nature humaine?
Récemment, j’ai lu quelque part sur le web un article (dont je ne me rappelle plus le titre ni l’auteur) qui parlait de la « règle de 2-1-3 ». La valeur d’un objet que l’on désire avant que nous l’ayons obtenu est 2. Une fois que nous l’avons obtenu, cette valeur passe à 1. En revanche, la valeur de ce même objet une fois que nous l’avons perdu remonte à 3. C’est le fameux adage qui dit que l’on n’apprécie réellement quelque chose que lorsqu’on l’a perdu. Ou peut-être on l’apprécie d’autant plus parce qu’on l’a déjà eu et que cela nous a procuré des sensations agréables ou une forme d’intensité que nous souhaitons retrouver. Quand l’autre est là il ne nous manque pas. Il serait donc logique que le manque naisse de l’absence.
La question de la valeur est tout de même intéressante et je pense qu’elle a beaucoup à voir avec nos projections et le fait de nous identifier avec l’objet de notre désir. Nous ne pouvons donc pas être sûrs si cela représente la vraie valeur de la personne ou de l’objet, ou bien si ce n’est que la projection que nous faisions dessus. Cette question est fondamentale car plus nous avons projeté des qualités sur quelqu’un qui nous quitte par exemple, plus nous avons l’impression que l’autre part avec des bouts de nous-même. C’est la façon la plus sûre de rester attaché à quelqu’un ou à quelque chose, et à terme, de souffrir.
Mais en réalité, pourquoi on souffre?
conditions au bonheur ou bonheur sans conditions?

Tous les mystiques nous diront que l’attachement est à la source de toutes nos souffrances. Mais ne s’attacher à rien n’est-il pas contraire à la nature humaine qui, par défaut, cherche à garder, à amasser, à retenir, à attacher, à se sécuriser? Et à échapper de cette façon à la mouvance de la vie – et par là-même, à la souffrance – et à la rencontre du Moi profond.
Tous les plaisirs éphémères, par exemple, dont on nous fait la publicité à la télé et sur Internet ont pour but de nous faire consommer, de nous rendre accro aux sensations agréables qu’ils procurent, au confort, à l’absence de souffrance. Car, à y regarder de plus près, cela finit par nous éloigner de nous-même, par nous empêcher de penser, par nous empêcher de ressentir de la souffrance et de l’inconfort. Nous n’aimons pas la douleur et la souffrance et cherchons par tous les moyens de l’éviter. Et inconsciemment, nous cherchons à l’éviter en essayant de figer nos expériences « positives », en nous y cramponnant, par peur de ne plus jamais les retrouver, par peur de devoir les remplacer par quelque chose de « négatif ». Nous n’acceptons pas l’impermanence, ce flot de la vie incessant, fait de « hauts » et de « bas », qui ne cesse de changer.
Donc, les mystiques ont l’air de nous dire que si nous n’avions aucun attachement, nous ne souffrions pas. A vrai dire, je ne suis pas totalement sûre de cela. Premièrement, on ne peut pas vivre sans aucun attachement. Peut-être bien, si on est un saint, ou Bouddha, ou Jésus (et encore!). En revanche, ne pas attacher notre bonheur aux conditions diverses et variées que nous associons à ce bonheur me paraît plus juste. Ne pas attacher notre bonheur au fait de posséder quelque chose ou d’avoir quelqu’un dans sa vie, au fait d’avoir tel ou tel statut social, ou tant d’argent dans son compte en banque, par exemple. Ne pas mesurer son bonheur par les plaisirs que l’on a dans la vie de tous les jours, par le confort ou l’absence d’expériences douloureuses.
Nous finissons par penser que le bonheur consiste à vivre le maximum de plaisirs et à éviter au maximum la douleur. Pourquoi pas! Mais alors, si le plaisir était la clé du bonheur, pourquoi, à notre époque de plaisirs infinis en tout genre, il y a autant de personnes malheureuses et insatisfaites de leur existence? Pourquoi il y a autant de dépressions, de perte de sens, de passages à l’acte « incompréhensibles » et violents? Le plaisir n’est peut-être pas la clé, en fin de compte. Le bonheur se situe probablement ailleurs.
Mais où est-il donc caché ce bonheur? En nous, tout simplement. Il a toujours été là, mais la plupart du temps nous l’ignorions. Un peu comme dans le récit du livre « L’Alchimiste » de Paolo Coelho qui racontait l’histoire d’un homme parti très loin en quête d’un trésor, avant de découvrir que le trésor se trouvait finalement chez lui depuis le début.
Mais pourquoi ne voyons-nous pas le bonheur que nous avons déjà et, comme le personnage du livre, nous partons souvent très loin à la recherche de quelque chose qui au final ne s’avère être qu’une chimère?
Parce que nous n’osons pas regarder en nous. Comme j’ai dit plus haut, nous avons peur de ce qui se trouve au fond de nous, nous avons peur de souffrir. Et en évitant cette douleur – qui n’est pas nécessairement synonyme de souffrance – nous évitons aussi la découverte de notre trésor et de notre vrai bonheur.
Nous n’avons donc rien à faire pour être heureux. Nous avons simplement à être. Heureux. Et pour cela, nous avons besoin de laisser tomber les illusions des conditions à notre bonheur. Il n’y a aucune condition et aucun obstacle au bonheur! Nous sommes déjà heureux.
« Le bonheur est un état naturel. Le bonheur est l’état naturel des petits enfants à qui le royaume appartient jusqu’à ce qu’ils soient contaminés et souillés par la stupidité de la société et de la culture. Il n’y a rien à faire pour acquérir ce bonheur, car il ne peut être acquis. Quelqu’un peut me dire pourquoi? Parce que nous le possédons déjà. Comment pourrions-nous acquérir ce que nous possédons déjà? Et puisque nous le possédons, pourquoi ne pas l’utiliser? Parce que pour l’utiliser nous devons laisser tomber quelque chose, nous devons laisser tomber nos illusions. Il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit à nos vies pour être heureux, il suffit de laisser tomber quelque chose. La vie est facile, la vie est délicieuse. Elle n’est dure que pour vos illusions, vos ambitions, votre cupidité, vos désirs insatiables. Savez-vous d’où viennent ces choses? De votre identification à une série d’étiquettes. »
(Anthony de Mello, Quand la conscience s’éveille)

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