amour ou haine?

Tout le monde connaît la déclaration d’amour. Mais qu’en est-il de la déclaration d’amour-haine? Surprenant comme formulation. Vraiment? Que l’on veuille bien l’admettre ou non, ce genre de déclaration existe bel et bien, et se manifeste même plus fréquemment qu’on ne le pense au sein des relations. Ce n’est finalement pas si étonnant ni inhabituel.

Une déclaration d’amour-haine est, dans l’absolu, une « déclaration » où les partenaires se disent « Je t’aime » et « Je te déteste » (ou « Je te hais ») dans une seule et même phrase. Cela suppose que l’amour est à ce moment-là mélangé à la haine. Dans quelles proportions? Cela dépend – des personnes et des situations. C’est pour cela que je donne une définition dans l’absolu car les nuances sont nombreuses.

Parfois cela exprime une simple frustration ou un mécontentement passager, et la haine – passagère elle aussi – est alors loin de l’emporter sur l’amour. Bien que le message reste paradoxal (le paradoxe faisant partie de la nature humaine), le « Je te déteste » est alors sans conséquences, si les partenaires ont des rapports sains.

Mais dans les cas les plus extrêmes, cet aveu s’exprime au travers d’un passage à l’acte aux conséquences souvent dramatiques dont les exemples remplissent les faits divers des actualités et les scénarios des séries policières. Et entre les deux « extrémités », il y des degrés d’intensité variables et d’innombrables cas de figure.

Je me suis posé de ce fait la question de savoir si la haine avait quelque chose à faire aux côtés du véritable amour, et si amour et haine pouvaient réellement coexister. La question est à mes yeux importante et extrêmement intéressante.

L’amour peut-il contenir la haine et la haine peut-elle contenir l’amour?

D’aucuns prétendent que l’amour et la haine au sein d’une relation (amoureuse et de couple surtout) sont les deux pôles d’un seul et même phénomène, que si nous n’aimons pas notre partenaire nous ne saurions pas en mesure de le détester, et inversement. Qu’en est-il en réalité?

Qu’est-ce que l’amour? Et qu’est-ce que la haine? Pourquoi les envisager ensemble, faisant partie d’un tout? Faut-il au moins essayer de le faire? Et comment? Dans l’absolu? Ou bien, dans certains cas précis? Chez tout le monde? Ou uniquement chez certaines personnes? Est-il obligatoire de détester (parfois) les personnes que l’on aime? À l’inverse, s’il nous arrive de détester quelqu’un, cela veut-il nécessairement dire qu’on est capable de l’aimer?

Je me suis déjà suffisamment attardée sur la question de l’amour dans mes précédents articles. Ici, j’aimerais réfléchir sur la haine et essayer de voir si elle a un quelconque rapport avec l’amour, et si oui, lequel. J’aimerais analyser le sentiment d’amour-haine pour essayer de mieux le comprendre.

Commençons par poser la question à l’envers: « Si je ne peux pas détester quelqu’un, cela veut-il dire que je ne peux pas l’aimer? »
Comment cette question résonne en vous? Etes-vous à l’aise avec cette déclaration (envers votre bien-aimé par exemple): « Je te déteste, donc je t’aime. La mesure de mon amour est la haine que je suis capable d’éprouver pour toi à certains moments – ou tout le temps ».

Personnellement, au départ le mot « haine » ici me heurte. Cela me choque un peu d’envisager que je puisse aimer une personne autant que je la déteste et d’envisager également que des personnes qui prétendent m’aimer puissent en même temps me détester – toujours avec la même intensité. Cela ferait même naître une certaine tension en moi: puis-je réellement faire confiance à quelqu’un capable de m’aimer un instant et de me détester l’instant d’après? Quelqu’un dont l’intensité de l’amour pourrait être égale à l’intensité de sa haine envers moi?

Je parle ici bien de hainequi me paraît être un sentiment d’une grande intensité et qui dure dans le temps -, et non d’agressivité ponctuelle que j’associe à la colère et à la protection de nos limites personnelles quand celles-ci sont enfreintes par autrui (ou quand nous imaginons que c’est le cas).

Qu’est-ce que la haine?

Pour partir sur de bonnes bases dans ma réflexion, il me paraît nécessaire de clarifier d’abord la définition de « haine ».

Voici la définition tirée du dictionnaire Le Robert en ligne:

  • HAINE, subst. fém.

 « 1. Sentiment violent qui pousse à vouloir du mal à qqn et à se réjouir du mal qui lui arrive. ➙ aversion, répulsion ; Vouer à qqn une haine implacable.« 

En voici une autre donnée par le site du Centre National des Ressources textuelles et lexicales:

  • HAINE, subst. fém.

« A. Sentiment de profonde antipathie à l’égard de quelqu’un, conduisant parfois à souhaiter l’abaissement ou la mort de celui-ci. 
Synon. exécration, ressentiment; anton. amour;
Le silence était insupportable. La haine y montait. Une haine qui avait ses profondes racines dans le passé de l’enfance (Aragon, Beaux quart.,1936, p. 372)
1. … il faisait un circuit éternel, de la haine à l’amour, de l’amour à la haine : tantôt, enragé d’en finir, de porter au vif le couteau, jusqu’au fond même de sa passion, et l’instant d’après, espérant un temps moins orageux, et plus pur. Bourges, Crépusc. dieux,1884, p. 271. »

Décidément, la haine n’est pas un sentiment « tiède » et loin de là. Ce serait même quelque chose qui contient en soi une grande dose de violence à l’égard d’autrui, violence qui fantasme la destruction de notre « objet de haine » – qui, paradoxalement peut s’avérer être en même temps notre « objet d’amour ».

Le Centre National des Ressources textuelles et lexicales cite même comme premier antonyme du mot « haine » le mot… « amour ». D’après ce dictionnaire l’amour et la haine s’excluent donc mutuellement.

Dans ce cas, la question (logique) qui se pose d’après moi est: « Si l’amour et la haine s’excluent mutuellement, pourquoi alors certaines personnes se retrouvent à détester ceux qu’elles prétendent aimer? »

LA HAINE: UN SENTIMENT PRIMITIF CORRÉLÉ A L’EXPÉRIENCE de la SÉPARATION originelle

Contrairement à ce que l’on aimerait croire, un enfant au tout début de sa vie, n’est pas pure lumière et amour. C’est surtout un être dépendant de ses parents pour sa survie, – en particulier de sa mère. Rappelons-nous, c’est le Bélier qui symbolise le nouveau-né au début du zodiaque. Et le Bélier n’est pas réputé être généreux et altruiste (dans les grandes lignes, bien sûr). Le Bélier est plutôt connu comme étant « égoïste » et belliqueux car il défend sa survie à tout prix – y compris au prix d’agresser autrui et de lui faire du mal. C’est le signe martien par excellence: son visage planétaire Mars (ou Arès), est le dieu de la guerre. L’élan vital qui anime le Bélier est maladroit et primitif – il n’a que faire des sentiments et de la vie d’autrui. Il ne se soucie que de lui et lui seul.

Dans le ventre maternel nous baignons dans les eaux paradisiaques du liquide amniotique qui nous relie à notre mère et à tout l’Univers – nous n’avons pas encore expérimenté le sentiment de séparation et ne connaissons ni manque, ni inconfort, ni faim ni soif. Tous nos besoins sont satisfaits avant même d’apparaître. Par le biais de cette fusion avec notre mère nous faisons encore Un avec tout le Cosmos. Le signe qui précède le Bélier est celui des Poissons – le signe de l’Unité gouverné par Neptune.

Quand nous naissons, nous vivons une première expérience de séparation – l’expulsion du ventre maternel qui rompt le cordon ombilical et notre quiétude Neptunienne. Il y a de quoi être en colère – la colère est aussi une des caractéristiques du Bélier. Mais pour bien vivre cette transition, la fusion va tout de même durer encore quelque temps. Au départ nous ne nous percevons donc pas encore comme tout à fait séparés de notre mère – nous la percevons comme faisant partie de nous, tout comme le reste du monde qui nous entoure. Si nous avons faim, elle est là pour nous donner le sein, si nous pleurons, elle nous prend dans ses bras et nous berce, si nous avons mouillé notre couche, elle vient la changer.

Notre mère est toute-puissante, elle est le pont qui nous relie encore à tout l’univers et au paradis que nous venons de quitter et dont nous ne nous percevons pas encore comme totalement séparé. Ne percevant pas de différence entre le dedans et le dehors, entre nous et notre mère, nous percevons donc tout comme un prolongement de nous-même. Nous considérons au départ le sein ou le biberon comme une continuité de notre propre corps. Bien que le cordon ombilical ait été déjà coupé, le cordon symbolique encore en place nous rend extrêmement dépendant, à la fois physiquement et psychologiquement, de notre mère.

le clivage: le « bon » ou le « mauvais » objet

D’après les psychologues et contrairement aux idées reçues, les premiers mois de la vie d’un bébé ne sont pas paradisiaques et dénuées de conflits et de souffrance pour le nouveau-né. La psychologue Mélanie Klein évoque par exemple des angoisses particulièrement fortes chez le nourrisson et qui n’ont rien à voir avec le plaisir.

Pour répondre à ces stimuli négatifs, le bébé fait recours au clivage – un mécanisme psychique visant à isoler le danger. L’objet – symboliquement représenté par le sein, le biberon ou la voix de la mère – est divisé en deux parties, un « bon » et un « mauvais » objet. Le bébé utilise la projection comme mécanisme de défense: d’un côté, tout ce qu’il perçoit comme douloureux et frustrant est projeté en dehors de lui-même dans le « mauvais objet », et de l’autre, tout ce qui est agréable est absorbé à l’intérieur de lui-même dans le « bon objet ». Le bébé distingue alors « deux mères »: la bonne – celle qui nourrit, gratifie, apaise -, et la mauvaise – celle qui frustre, effraie, ne le comble pas.

Une maman est un être humain et donc un être imparfait et faillible: le temps passe et elle peut tarder à répondre à nos pleurs, quand nous avons faim elle arrive mais avec quelques minutes de retard, quand nous avons peur la nuit elle n’est pas systématiquement et immédiatement là. Et ce, même quand c’est une mère aimante et présente qui fait tout pour son bébé. Et on sait parfaitement que toutes les mères ne sont pas aussi aimantes, il y a des mères qui laissent pleurer leur bébé durant des heures, ne lui changent pas la couche quand il faut, ne le bercent pas. Pour une raison ou une autre, elles peuvent être physiquement ou psychiquement indisponibles au moment où leur bébé a besoin d’elles.

Que se passe-t-il alors dans ce cas du côté du bébé? Il est terrifié : être séparé (livré à lui-même) et voir ses besoins vitaux insatisfaits est synonyme de mort pour un tout petit bébé. La fusion est totale à ce stade et toute « défusion », même momentanée, est vécue comme menaçante pour la survie du nourrisson. L’intensité de la colère du bébé est alors proportionnelle à celle de la peur de mourir, de l’angoisse de l’anéantissement. Bien sûr, il ne conscientise pas tout cela, nous sommes ici dans le monde des instincts. Or, l’instinct – surtout celui de survie – est quelque chose de très archaïque et très puissant.

Cela peut conduire un bébé à « détester » si intensément sa mère qu’il aurait « envie » de la tuer, de détruire le mauvais « objet d’amour » qui ne répond pas à son besoin vital. L’amour d’un bébé n’est pas un amour mature et altruiste, c’est un « amour » archaïque de survie. Tout comme sa « haine », qui a la même intensité. On ne peut pas parler véritablement d’amour ici, comme on ne peut pas parler de véritable haine: « Tu ne me donnes pas ce dont j’ai besoin, j’ai envie de te tuer car à cause de toi je risque de mourir. Et si je t’aime, c’est parce que tu subviens à tous mes besoins et ne me laisses pas à la merci des dangers qui me guettent. Et grâce à toi je peux demeurer encore quelque temps dans l’extase du paradis. »

Heureusement, plus tard le bébé évolue dans son développement et commence à intégrer sa mère comme une personne entière – bonne et mauvaise à la fois. Il accède ainsi progressivement à l’ambivalence. Paradoxalement, cela intensifie ses angoisses, mais la bonne nouvelle est que du fait de son développement sensoriel, moteur, et affectif, le bébé est désormais plus en capacité de lutter contre celles-ci. Encore faut-il qu’il ait pu avoir des parents suffisamment aimants! Surtout une mère aimante.

Oui, car pour faire face aux chagrins, frustrations et conflits de cette période, l’amour maternel est décisif. C’est lui qui permettra à l’enfant l’introjection de l’objet « bon ». Ainsi la bonne mère permettra à l’amour de triompher sur la haine et des pulsions de vie de l’emporter sur les pulsions de mort.

Plus tard, au cours de notre développement ultérieur, certaines expériences douloureuses de séparation peuvent réactualiser l’angoisse et la souffrance éprouvées lors de nos tout premiers mois de vie : un enfant de 5 ans qu’on laisse seul à l’hôpital pendant plusieurs jours, un ado qu’on abandonne du jour au lendemain chez son autre parent, l’enfant dont on se débarrasse chez les grands-parents pendant les vacances, la mère ou le père qui quittent le domicile conjugal après une dispute sans plus jamais revenir, etc. Les scénarios peuvent être innombrables, allant du plus « léger » au plus dramatique.

Nous éprouvons alors de la colère envers ce parent qui dans notre inconscient nous a retiré son amour « paradisiaque » – ne serait-ce qu’un instant, un jour ou une semaine – et a menacé notre survie de la sorte. Nous aimons ce parent et en même temps, à cet instant précis, nous aurions aimé le détruire car il n’a pas su être là de la manière dont nous aurions eu besoin. Nous le tenons pour responsable de toute la peur, toute la douleur et tout le désespoir que cela a provoqué en nous.

Cette colère, qui est une réplique de la colère du bébé que nous avons été, peut être immense, en fonction de comment nous avons vécu nous expériences antérieures de « défusion ». Pour certaines personnes ce ne sera donc même plus de la colère, mais de la rage – de la haine intense et destructrice. Elle est à la mesure de la détresse que nous avons parfois éprouvée bébé et dont nous n’avons plus le souvenir, à laquelle se rajoute la détresse que nous éprouvons lorsque le nouvel événement traumatique se produit. Elle n’a donc pas la même intensité chez les différentes personnes et elle n’est pas gérée de la même manière, en fonction des ressources psychique de chaque individu.

la passion amoureuse, carburant de « premier choix » pour l’Amour-haine

Plus tard encore, à l’âge adulte, les évènements traumatiques de notre enfance emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes, se réactualisent dans nos relations affectives quand nous vivons des situations qui font resurgir nos blessures non-guéries du passé. Et pour certaines personnes, cela prend des proportions dramatiques.

La relation intime – surtout passionnelle – est le théâtre privilégié où se rejouent ce genre d’affects. Pourquoi? Une relation intime commence souvent sur un mode de « régression psychique » induite en grande partie par la passion, où les partenaires créent une sorte de « bulle » où se rejoue l’extase de la fusion entre la mère et le bébé durant les premiers mois après la naissance. Raison pour laquelle la période « lune de miel » est souvent aussi extraordinaire et paradisiaque pour la plupart des couples (quand il y a sentiment amoureux). Cette bulle nous permet de goûter de nouveau au paradis perdu et nous n’avons pas envie que ça s’arrête.

Si l’on est suffisamment mature émotionnellement, on est conscient que cet état ne peut durer éternellement, que même si l’on a envie de fusionner totalement avec l’autre, arrive un moment où celle idylle prend fin et chacun doit retourner à lui-même et à sa propre vie – réintégrer ses propres frontières. Nous sommes conscients que nous ne sommes pas les seules personnes dans la vie de notre partenaire et qu’il ne peut pas répondre à toutes nos attentes et satisfaire tous nos besoins. D’ailleurs, nous n’avons pas d’attentes démesurées envers l’autre. Nous savons gérer le manque et la frustration provoqués par l’absence de l’autre lorsqu’il est amené à s’éloigner de nous. Et même s’il nous quitte, nous pouvons être tristes mais le monde ne s’écroule pas car nous saurons vivre sans l’autre, quand bien même nous aurions préféré vivre avec.

Plus nous aimons de façon immature ou « projective » – nous projetons fortement une figure parentale dessus -, plus nous serons déçus et en colère lorsque le partenaire ne répondra pas à nos attentes, et plus nous lui reprocherons de nous « faire du mal » lorsqu’il n’agira pas comme on aurait aimé. Notre « seuil de déception » sera extrêmement bas et le moindre « faux pas » de l’autre nous plongera dans un tourbillons émotionnel démesuré. Si l’autre agit conformément à nos attentes, nous l’aimerons et s’il déçoit nos attentes nous le détesterons, avec la même intensité. Nous serons capables de mettre l’autre sur un piédestal au début de la relation, et plus grand sera le piédestal, plus fracassante sera la chute quand nous le ferons tomber de si haut, avec l’envie de le « punir » de ne pas avoir su satisfaire nos énormes exigences d’enfant abandonné, triste, angoissé ou en colère.

crime passionnel et rage primitive

C’est ainsi qu’à l’âge adulte, dans les cas les plus extrêmes (plus fréquents qu’on ne le croit), on arrive à des violences conjugales et des crimes « passionnels » que le coupable dit avoir commis « par amour »: Je l’aimais trop, je n’ai pas supporté qu’elle me quitte, alors je l’ai tuée.

Je pense à un cas qui m’avait marqué il y a plusieurs années: un homme a tué sa compagne de 30 coups de couteau car elle avait voulu le quitter. Ce même homme avait vécu l’abandon par sa mère à l’âge de 11 ans: elle était partie avec un autre homme du jour au lendemain, le laissant seul avec son père. Alors quand la compagne lui a annoncé sa décision, il a juste « perdu la tête », pris par une rage destructrice resurgie tout droit de son passé traumatique: ce n’était plus sa compagne qui le quittait, mais sa mère, et il avait de nouveau 11 ans et se sentait dépassé par le tsunami d’émotions de l’époque dont l’instant présent n’était que le déclencheur.
Bien sûr, cela ne justifie en aucun cas ce que cet homme a commis. Mais cela donne une bonne explication du phénomène, qui est – hélas – beaucoup trop fréquent dans nos sociétés actuelles, et tend presque à se banaliser.

Cet été, les médias bulgares relataient le cas d’un homme de 26 ans qui a mutilé le corps d’une jeune femme de 18 ans de 21 coups de cutter. « Il était jaloux ». La jeune femme a eu 400 points de suture et en a été traumatisée à vie. C’était son ex-compagnon. Lui aussi devait lui dire qu’il l’aimait, peut-être même que pour lui l’amour s’exprimait de cette manière-là.

Le cas en question ayant été largement médiatisé, il a déclenché une vague de signalements de cas « similaires » – une vraie « épidémie » de violences conjugales! – dont certaines dataient de plusieurs mois ou années – qui laissent entendre que cela arrive plus souvent qu’on ne le croit au sein des couples et des familles. De quoi avoir froid dans le dos quant au nombre de personnes qui ne savent « aimer » qu’à travers la violence et la haine.

Ce genre de crimes ne sont donc pas commis « par amour » mais par une « rage infantile » qui n’a malheureusement rien à voir avec l’amour mature et véritable. Des enfants dans des corps d’adultes projettent sur leurs partenaires les sentiments refoulés éprouvés envers leurs parents à une époque où ils n’avaient pas les moyens de les exprimer de façon adulte. Et malheureusement, quand cette partie de l’affect n’a pas été traitée et que cette partie du cerveau est restée immature, il arrive que certains adultes passent à l’acte au présent et commettent l’irréparable. Non par amour, mais par « haine ». Peut-être, pourrions-nous dire dans ce cas que la haine adulte qui se mélange si étroitement à l’amour est le résultat d’un amour blessé provenant d’un besoin non satisfait de la petite enfance.

« honore ton PÈRE et ta MÈRE »

Il faut savoir que même à l’âge adulte il nous est difficile de réellement détester nos parents. Pour cette partie de notre cerveau restée encore bloqué à l’âge de 1 mois, 3 mois, 2 ans ou 12 ans, éprouver de la haine envers les parents est encore égal à mort, à un refus de retour à la maison, à une fermeture définitive des portes du « paradis ». Si nous détruisons la « source » comment allons-nous survivre? Que cette source soit encore en nous ou à l’extérieur de nous, une telle perspective peut s’avérer très menaçante pour notre inconscient.

Et puis, rappelons-nous l’un des dix commandements: « Honore ton père et ta mère! » C’est si profondément ancré dans l’inconscient humain le plus archaïque, c’est gravé comme Moïse l’avais gravé sur les plaques en pierre dans le récit biblique.

Alors, même pour ceux qui sont en conflit ouvert ou latent avec leurs parents, il leur est difficile de réellement les détester. Il devient alors beaucoup moins dangereux de détester quelqu’un qui fait « office » de parent dans la vie actuelle – on déverse toute notre rage dessus et nos parents restent indemnes pour « continuer à subvenir symboliquement à nos besoins », car on ne perd pas leur amour (paradoxalement, même quand ils sont déjà morts).

On voit ainsi dans certains films policiers comment le tueur en série vit toujours avec sa mère et continue à assassiner ses compagnes en projetant dessus les sentiments inavouables qu’il a pour sa vraie mère – qui, elle, reste toujours bien vivante à ses côtés. Un triste (bien qu’intéressant) exemple de clivage de l’étape préambivalente du nourrisson que le sujet n’a jamais su vraiment dépasser, où il a projeté la « mauvaise mère » sur ses compagnes, en préservant la « bonne mère » à ses côtés.
Bien évidemment, c’est une image extrême, mais elle illustre bien jusqu’où certains peuvent aller pour « déplacer » l’expression de la haine infantile envers leurs figures parentales.

Il existe malgré tout des personnes qui ont été tout autant blessées mais qui ont su dépasser leurs traumatismes et ont appris à aimer sainement. Peut-être parce qu’elles ont eu la « bonne mère » dont on parlait plus haut (pas celle du tueur en série, hein! 🙂 ). D’autres encore, malgré une « mauvaise mère », ont su également le dépasser – avec ou sans aide.

Ce n’est donc pas ce qui nous est arrivé qui compte mais ce que nous avons fait de ce qui nous est arrivé. Et peut importe à quel point on en a été traumatisé durant notre enfance, à l’âge adulte on a toujours le choix entre « nourrir le loup noir et nourrir le loup blanc » – comme dans la légende amérindienne. On peut choisir de rester dans le passé de ses traumatismes et de les reproduire sans arrêt en éprouvant de la haine à l’infini, ou bien décider de mettre fin à l’interminable cercle vicieux en écrivant une nouvelle page.

Dans tous les cas, on a beau essayer de réunir ces deux pôles – amour et haine – au sein d’un seul et même phénomène, ils restent néanmoins trop éloignés l’un de l’autre, de par leurs effets. L’amour et les bonnes vibrations qu’on envoie à quelqu’un ne produisent pas les mêmes effets que la haine et les mauvaises vibrations. Il y a même un scientifique japonais qui l’a prouvé à la fin des années 90.

le docteur emoto et l’experience du riz

Masaru Emoto est un docteur en médecine japonais, devenu célèbre avec ses expériences sur la mémoire de l’eau et les livres qu’il a publiés sur le sujet. En 1997 il a examiné des molécules dans des gouttes d’eau et a observé qu’elles réagissaient aux vibrations des pensées et sentiments, positifs comme négatifs. Quand on envoyait à une goutte d’eau des pensées et des mots comme « Je t’aime », « Merci, « Tu est magnifique », les molécules formaient de magnifiques cristaux. A l’inverse, si l’on changeait ces mots et pensées en vibrations comme « Je te hais », « Tu es abominable », « Je vais te tuer », etc., les molécules formaient des figures disgracieuses et asymétriques.

Cette expérience a ensuite été reprise sur des bocaux de riz (les grains de riz sont plus visibles que les cristaux des molécules d’eau) et aujourd’hui presque tout le monde en a entendu parler sous une forme ou une autre. On peut même faire le test à la maison. Prendre deux petits bocaux en mettant dans chacun d’eux un peu de riz cuit. Sur le premier on colle l’étiquette « Amour » et sur le second une autre étiquette « Haine ». Tous les jours, on envoie des mots, des pensées et des intentions d’amour au bocal « Amour » et des pensées et intentions haineuses au bocal « Haine ». Au bout d’un certain temps on pourra observer que le riz dans le premier bocal est toujours en bon état et sans moisissures alors que dans le second bocal il a commencé à pourrir et à se transformer en masse difforme.

Après ça, il nous sera difficile de dire que l’amour doit forcément impliquer la haine. Quand bien même il serait facile pour certains de basculer de l’un à l’autre – à l’image du nourrisson, qui passe de la détresse à la « béatitude » – , à l’âge adulte il s’agit d’une véritable question de choix: je choisis de pratiquer l’acte d’aimer. Si malgré tout je préfère haïr, c’est à présent un choix délibéré. Quand j’étais enfant je n’avais pas le choix et mon cerveau immature ne savait pas faire la différence. Maintenant je suis adulte et ce choix m’appartient. Dans l’absolu, peut-être que oui, mais en réalité, les parties de notre cerveau qui sont restées bloquées dans l’enfance ne se vivent pas comme adultes. Dans quelle mesure sommes-nous alors capables de faire ce choix?

l’addiction À la haine

Scott Peck, dans son livre Le chemin le moins fréquenté disait que la haine est un sentiment qui rend addict car cela nous demande moins d’efforts que l’amour. Au bout d’un certain temps cela devient presque « amusant » de détester quelqu’un, c’est un « jeu » qui peut se transformer facilement en piège pour notre ego. En plus de nous fournir une bonne raison de cacher notre tête dans le sable et de ne pas évoluer. L’autre se transforme ainsi en défouloir, en bouc émissaire, on lui reproche d’être à l’origine de notre mal-être, de créer nos problèmes -passés, présents, futurs. On a tout le temps envie de le punir pour « ce qu’il nous a fait » et même pour ce qu’il ne nous a pas fait!

Cela peut se transformer en interminable cercle vicieux qui nous enferme dans le ressentiment et le désir de détester l’autre encore plus. Lui pardonner reviendrait à se retrouver face à nous-même et nous obligerait à faire le désagréable effort d’affronter la vraie raison du problème – qui est à l’intérieur et non pas à l’extérieur de nous -, et pour de nombreuses personnes c’est extrêmement difficile. Comme le bébé projette le mauvais objet à l’extérieur de lui, nous nous retrouvons à projeter nos conflits intérieurs sur un « objet » en face de nous. C’est moins dangereux pour l’ego mais est-ce que cela nous fait vraiment résoudre nos conflits?

Scott Peck parle aussi de ce qu’il appelle le « masochisme sadique »: pour punir quelqu’un que nous aimons (car il nous a fait souffrir) nous sommes parfois prêts à nous faire du mal. Il donnait l’exemple de l’enfant qui était très en colère après sa mère et qui, à ce moment précis, « la détestait ». Il la détestait tellement qu’il avait décidé de bouder pendant de longues heures dans sa chambre pour la « punir ». Alors, quand elle est montée pour lui proposer un cornet de glace, il a poussé violemment sa main en jetant la glace par terre. Pourquoi il a fait ça, alors qu’il aimait la glace par-dessus tout? Parce qu’à ce moment précis, il a préféré continuer à détester sa mère plutôt que de se faire plaisir. Il a donc décidé de se punir en même temps en se refusant ce qu’il aimait le plus. Sa haine pour sa mère était plus forte que son amour pour la glace. On peut dire aussi que le plaisir de punir sa mère était plus fort que le plaisir de manger une glace.

amour ou haine? l’effort du choix

Au final, on observe que l’amour et la haine vont souvent de pair dans l’amour immature des enfants. De par l’immaturité du cerveau émotionnel des enfants, leur amour est extrême, tout comme leur haine, et toutes leurs émotions, et ils basculent facilement d’une émotion à l’autre. Encore une fois et sans grande surprise, les basculement les plus spectaculaires sont observés chez les tout petits bébés.

On dit que seuls les enfants savent aimer inconditionnellement leurs parents mais à mon avis, ce n’est pas tout à fait vrai. L’enfant ramène tout à lui, comment pourrait-il aimer de façon aussi altruiste? S’il est prêt à tous les sacrifices pour ses parents, ce n’est pas tant par amour inconditionnel que par ce fameux instinct de survie et désir de retrouver le paradis perdu dont je parlais au début. L’enfant veut que ses parents soient heureux et en bonne santé pour continuer à subvenir à ses besoins. Cela vous choque? Je n’exprime pas de vérité absolue et je n’ai pas fait d’études de psychologie, mais cette hypothèse me paraît malgré tout assez plausible. Elle n’engage cependant que moi, tout comme tout ce que j’exprime dans cet article.

La haine que l’on éprouve envers un conjoint (qu’on est censé aimer) cache donc le plus souvent une haine envers les figures parentales qui nous ont « causé du tort » dans notre enfance. Un détail (même anodin) dans le comportement du conjoint peut rappeler douloureusement à notre inconscient le comportement du parent en question, et même faire appel à des mémoires encore plus archaïques dont seules nos cellules gardent le souvenir. La situation actuelle que nous vivons avec notre conjoint (mais aussi parfois avec un supérieur hiérarchique, un collègue ou un ami) nous permet, au mieux, de faire remonter à la surface ces sentiments de l’époque et de les traiter.

Si nous avons la sagesse de les reconnaître pour ce qu’ils sont: une réplique du passé, des sentiments envers nos parents que nous n’avons pas pu reconnaître et extérioriser. Une expression de notre ego lunaire. Au pire, si nous ne sommes pas conscients de ce qui se joue, nous reprocherons à l’autre de nous faire vivre les pires souffrances et déverserons notre haine et notre violence dessus.

On comprend que pour avoir véritablement le choix entre l’amour mature et l’amour-haine, il nous faut « grandir », il nous faut prendre conscience de ce qui se joue dans nos relations et tenter de travailler un minimum dessus. Tant que nous ne le faisons pas, la vie nous remettra sans cesse des situations et des personnes qui nous feront revivre ce genre d’expériences. Moreno Fazari nous disait dans un de ses cours de Psychogénéalogie que le désir d’aimer est le désir de l’adulte, alors que le désir d’être aimé est le désir de l’enfant. Je pense que le désir de haïr fait partie aussi du monde de l’enfant. L’enfant qui veut être aimé et qui, pour une raison ou une autre, ne se sent pas suffisamment aimé, pas suffisamment rassuré, pas suffisamment nourri, pas suffisamment au chaud.

« Aimer, c’est porter l’autre à califourchon dans son cœur, et se sentir étrangement libre et léger. Haïr, c’est fermer sa main, barricader ses yeux, verrouiller la porte de son ventre, et se sentir lourd et rouillé. L’amour, c’est l’allégresse, le contraire de l’étouffement. La haine est synonyme de misère, une misère double: la faim du cœur accentuée par celle de la tête. »

(Karim Akouche)

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