
Je regardais ce soir l’extrait d’une conférence de Mikhail Labkovsky, vous savez, le psy russe très médiatisé qui s’exprime toujours d’une manière très « cach » et qui ne croit pas aux compromis – ni au sein du couple ni dans la vie en général. Il dit par exemple que le compromis est le chemin le plus direct vers le cardiologue ou l’oncologue.
Alors, une jeune femme du public était en train de lui expliquer qu’elle aimait son compagnon mais qu’elle avait du mal à accepter certains côtés de lui. Elle ne savait pas comment composer avec cela, pourtant elle l’aimait. Alors, Mikhail Labkovsky lui dit:
– Si j’ai bien compris, vous aimez une personne que vous n’aimez pas en tant que personne.
La dame, un peu perplexe continue:
-Si, je l’aime mais j’ai un peu de mal avec sa « stylistique ».
Labkovsky réplique:
-Ce n’est pas de la stylistique, c’est la réalité de votre vie en ce moment même.
Ce genre d’amour « partiel » est pour le moins bizarre. Quand vous aimez quelqu’un, soit vous l’acceptez à 100%, soit vous ne l’acceptez pas… et c’est toujours à 100%. Votre partenaire est ce qu’il est, en ce moment même et c’est la réalité. Et si vous l’aimez, vous l’aimez là où il est, en ce moment même. Pas là où il pourrait être demain ou dans 10 ans. Ou d’ailleurs jamais.
Comme d’habitude, Labkovsky est très direct. Et cela amène toujours une réflexion. La dame s’est mise sérieusement à réfléchir et moi aussi.

Est-ce que aimer et accepter vont ensemble? Jusqu’à quel point? Acceptons-nous à 100% les personnes que nous aimons? Et si la réponse est négative, peut-on parler d’amour véritable si nous ne les acceptons pas?
Certains penseront que les réponses à ces questions sont évidentes, mais en réalité elles ne le sont pas tant que ça.
La plupart du temps nous n’acceptons pas l’autre à 100%. Il n’y a pratiquement pas d’exception à ça. Cela vous choque? Quand nous rencontrons quelqu’un pour la première fois nous savons parfaitement ce que nous ne pouvons accepter chez cette personne – que ce soit dans sa personnalité ou dans ses habitudes de vie.
D’ailleurs la plupart du temps les gens se séparent précisément à cause de ce qu’ils n’ont pas pu accepter d’emblée chez leur partenaire et qui les heurtait dès le départ – mais qu’ils espéraient voir changer avec le temps.
Si nous tombons amoureux, au mieux nous minimisons ce que nous ne pouvons accepter chez l’autre, car sous l’effet de la dopamine et des endorphines notre cerveau est concentré sur des choses bien plus agréables. En gros, nous exagérons les qualités de l’autre et en minimisons les défauts.
Mais une fois la lune de miel passée, ces choses qui nous ont plus ou moins heurtées au départ ressortent sans filtres et nous heurtent de plus en plus fort. Et nous commençons à les combattre, ou à poser des ultimatums à l’autre pour qu’il change. Nous aimons l’autre mais dans sa versions « photoshopée », pas dans sa version brute et non retouchée. Nous l’aimons sous conditions.
Les conditions se multiplient au fur et à mesure que les filtres – ou nos lunettes roses – tombent et que l’autre est de plus en plus lui-même. Au final, il ne reste de l’autre qu’une image morcelée et partielle et c’est la seule que nous sommes capables d’aimer. Le reste, nous n’en voulons pas. Nous voulons le meilleur mais sans le pire.
Quand Labkovsky dit qu’il faut soit accepter les 100% soit ne pas accepter… les 100%, il ne parle pas « dans l’air ». En réalité, il énonce l’un des principes fondamentaux de l’Univers, celui des polarités.
Chaque chose qui existe dans l’univers – objet, personne, phénomène -, possède deux cotés, deux bouts, deux polarités. Et nous ne pouvons accepter l’une sans accepter automatiquement l’autre. Nous ne pouvons rejeter l’une sans rejeter automatiquement l’autre. Car elles sont inséparables.
Pour pouvoir exister pleinement nous avons besoin de nos deux polarités, autrement nous n’existons pas vraiment, nous sommes « fictifs » en quelque sorte. Et si quelqu’un nous aime de cette manière cet amour ne peut être que fictif lui aussi. Pourtant, c’est la manière dont la plupart de nous aimons, du moins au début.
Pour pouvoir exister pleinement et évoluer vers l’amour véritable, nous avons cependant besoin autant de notre lumière que de notre ombre. Et nous avons besoin de la lumière de l’autre autant que de son ombre.

Quand nous rejetons chez l’autre un aspect que nous avons du mal à accepter, qui nous dérange au plus haut point, c’est un signal précieux que cette personne exprime un aspect de notre propre ombre que nous rejetons d’abord en nous. Si ce n’était pas le cas nous ne remarquerons même pas cet aspect chez l’autre ou alors ça ne nous dérangerait pas à ce point.
Et la plupart du temps l’aspect problématique fait partie de ce que nos propres parents ont rejeté chez nous, nous amenant de cette façon à refouler ce « défaut » car il menaçait de nous enlever l’amour d’un de nos parents – souvent ce défaut est présent chez l’autre parent dans sa forme « avérée ».
Raison pour laquelle il est très délicat de dénigrer l’autre parent, même si vous en êtes séparé: bien qu’individu à part entière, l’enfant est la « somme » de ses deux parents et il peut se retrouver à détester en lui la partie appartenant au parent dénigré et chercher à la maltraiter et à la refouler comme étant indigne d’amour. Plus tard il la projettera « naturellement » sur un partenaire de vie. Raison pour laquelle nos partenaires ressemblent souvent à l’un de nos parents!
L’amour de nos parents était donc souvent lui aussi, sous conditions. Les parents vont dire qu’ils aiment leurs enfants mais la plupart du temps ils ne les acceptent pas d’emblée à 100%. Les enfants finissent par capter très tôt ce que les parents désapprouvent dans leur comportement et finissent par faire taire ce qui dérange les parents ou ce qui les insécurise. Beaucoup de parents pensent connaître leurs enfants mais en réalité ils ne connaissent que les côtés qu’eux-mêmes trouvent « aimables » ou « acceptables » chez leurs enfants.
Paradoxalement, l’enfant exprime souvent ce que le parent ne s’autorise pas à exprimer.
Votre enfant est trop émotif? Vous-même vous autorisez-vous à exprimer vos émotions? Quand vous étiez enfant, être trop émotif était-ce une chose qui était bien vue dans votre famille? Plus jeune, votre enfant s’exprime, mais petit à petit il cesse de s’exprimer et contrôle de plus en plus ses émotions car il a compris que vous aviez du mal avec ça.
Votre enfant est colérique? Vous-même êtes-vous à l’aise avec l’expression de la colère? Votre enfant apprend à refouler sa colère avec le temps car il sent que son expression vous heurte et que vous l’aimez moins quand il se « lâche ».
Personnellement c’est ce qui m’est arrivé quand j’étais enfant. Très jeune, j’étais un enfant réactif et « explosif ». Mon père l’était aussi.
Ma mère en revanche, a beaucoup de mal à exprimer sa propre colère et la colère des autres la heurte très souvent.
Arrivée à l’âge adulte j’ai beaucoup de mal à reconnaitre et à exprimer ma colère et je ne suis pas toujours très en paix avec mes propres élans violents.
Comme par hasard j’attire souvent des partenaires « explosifs » et quand ils m’explosent « à la figure » je leur en veux car cela me heurte et me blesse énormément – en plus de me rappeler le caractère explosif de mon père. Pourtant en quelque sorte c’est moi qui les pousse inconsciemment à exprimer ce que moi-même je ne m’autorise pas à exprimer. Mais ensuite je rejette ce côté de leur personnalité.
Quel beau mécanisme vicieux! Le miroir que l’autre nous tend nous heurte et nous le rejetons car nous ne supportons pas le reflet de ce que nous sommes! Et qui est souvent corrélé à beaucoup de souffrance enfantine et à des blessures d’enfance non guéries.

Là réside d’après moi la raison de la non-acceptation de l’autre dont parle Labkovsky. Ou de son acceptation partielle si vous préférez. Nous avons du mal à accepter l’autre parce que nous avons du mal à nous accepter nous-mêmes.
La dualité est cependant partout et contenue dans tout ce qui existe. Chaque chose se manifeste en même temps que sa polarité. Nous sommes ombre et lumière à la fois. Le + et le -, comme les deux côtés d’une pile.
Si nous excluons notre ombre, nous excluons automatiquement notre lumière. Nous n’existons pas et nous aurons du mal à nous aimer et aurons du mal à croire que quelqu’un puisse véritablement nous aimer pour ce que nous sommes. Car nous ne « sommes » pas.
Là où nous nous leurrons est de penser que nous sommes encore des petits enfants qui attendons que papa ou maman accepte notre « ombre » et nous aime à 100% comme nous sommes. Voire même qu’il reconnaissent et acceptent notre lumière. Nous attendons que notre partenaire fasse ce travail mais il est impossible que cela vienne de lui – il n’en a pas la fonction. Car il attend la même chose de nous!
Une fois adultes notre travail consiste d’abord à éclairer notre ombre – mais parfois aussi à découvrir notre véritable lumière -, bref, à découvrir qui nous sommes en réalité. Pour ça, les relations sont d’une aide précieuse car le miroir qu’elles nous tendent ne nous mentira pas et ne nous flattera pas. Il est toujours juste – pour le meilleur et pour le pire.
La deuxième partie du travail consiste à nous accepter – dans toute notre imperfection. Le travail qui nous incombe ne concerne jamais l’autre, il nous concerne nous! L’autre a son propre travail à faire.
Une fois entiers, nous pourrons enfin sentir que nous existons pleinement en tant que nous-mêmes. C’est très libérateur – à la fois pour nous-même et pour l’autre. Et nous serons à même d’accepter que l’autre existe pleinement en tant que lui-même – avec son ombre et sa lumière. L’ombre de l’autre ne sera plus une menace pour nous. Ni sa lumière d’ailleurs.
Le « bon » et le mauvais » n’existent pas en réalité. Ce sont simplement deux polarités, deux « bouts » faisant partie de la même chose. C’est le « connu » et l' »inconnu », le conscient et l’inconscient. Quand l’inconscient devient conscient cela rend possible le choix.
Le choix ne peut exister que s’il y a conscience. Raison pour laquelle Lilith (le serpent) a tendu la pomme à Eve qui l’a tendue à Adam. Et cela a donné naissance au libre arbitre – la malédiction de Dieu qui s’avère être également le plus grand cadeau qu’il ait jamais fait aux humains: le cadeau du choix. Donc, malédiction et bénédiction à la fois.
La conscience implique certes une forme de souffrance mais sans cette conscience il n’y a point de liberté. Sans la conscience nous ne sommes qu’automatismes, réactivité et projection. Et ne choisissons pas réellement notre existence. Nous subissons notre vie, car c’est toujours « la faute » de l’autre, ou des circonstances, de « pas de chance », de notre famille ou du « destin ». Certains préfèrent ça à la responsabilité qu’implique un choix fait en toute conscience. Certains préfèrent rester enfants et continuer à blâmer leurs parents et – par extension – leurs partenaires de leur condition humaine. Pourquoi pas! Après tout, nous avons le libre arbitre 🙂
