CONNEXION, DÉCONNEXION ET RECONNEXION

Belle initiative de la librairie Ombres blanches à Toulouse

L’un des paradoxes de notre société industrialisée de consommation est que dans notre monde hyper connecté on observe de plus en plus de déconnexions humaines. Nous paniquons davantage quand nous perdons notre accès à Instagram, à Netflix ou à Youtube, que quand nous perdons le lien avec nos semblables.

Est-ce grave docteur?

Ce que je vais vous raconter ne sera pas d’une grande originalité, ni un « scoop » en soi, car cela devient en quelque sorte la norme à l’époque où l’on vit. Une triste norme à mon humble avis.

Car ce n’est pas parce que quelque chose est adopté par une majorité – et encouragé par la société où l’on vit – que cela devient automatiquement la « voie du salut ». C’est même bien au contraire, la plupart du temps.

Je connais un enfant que ses parents ont mis devant les écrans depuis qu’il est bébé. La télé, la tablette et le téléphone étaient ses meilleurs amis, lui tenaient compagnie et lui servaient de nounou.

Cela a commencé par la justification qu’il ne tenait jamais en place quand on essayait de le faire manger et il n’y a que le téléphone qui le calmait. Aussi, s’est-il progressivement habitué à avoir tout le temps le téléphone sous son nez, à chaque fois que les parents voulaient le faire « tenir en place ».

Pourtant cet enfant adorable, bien qu’un peu « hyperactif » sur les bords, était parfaitement capable de rester en place, pour peu que l’activité soit captivante pour lui. Le reste du temps, comme tout enfant normal, il avait besoin d’interagir avec son milieu: que ses parents jouent avec lui, qu’ils lui parlent, qu’ils lui lisent des histoires, qu’ils mettent de l’énergie pour l’aider à explorer le monde. Le monde réel et pas le monde virtuel.

Le problème est que les parents passaient eux-mêmes leur temps à fuir la réalité, et surtout, à fuir leur propre monde intérieur. A la maison, il y avait toujours minimum deux écrans allumés en permanence.

Les parents eux-mêmes communiquaient par écran interposé. Comme si éteindre les écran les obligerait à se connecter réellement les uns aux autres, à se parler, à partager des choses essentielles – et on dirait que ça les effrayait au plus haut point.

Car pour se connecter aux autres, faudrait-il encore que l’on soit un minimum connecté à soi. Or, la connexion à soi est effrayante pour bon nombre d’entre nous. Surtout si nous avons vécu des expériences traumatisantes au début de notre vie, qui nous ont laissé seul et démuni, sans réelle présence humaine à nos côté au moment où nous en avions le plus besoin.

A l’âge adulte, nous préférons aborder la relation en surface, avec une prétendue « légèreté », sans trop vouloir aller en profondeur pour ne pas craindre la noyade émotionnelle en faisant revivre des souvenirs douloureux.

Cela nous coupe de notre blessure mais le problème est que cela nous coupe également du lien avec l’autre. Et il ne s’agit pas du lien avec le voisin ou la boulangère, ou avec un passant dans la rue. Il s’agit en tout premier lieu du lien avec nos proches – avec nos enfants, notre partenaire, les membres de notre famille et même nos amis.

Nos relations sont fictives, manquent de profondeur, manquent d’authenticité. Forcément, l’authenticité suppose d’enlever le masque, d’oser ôter l’armure, de cesser de fuir – de se fuir.

Dur, dur comme exercice. L’écran s’avère ainsi notre sauveur – un parmi d’autres. Il sauve notre ego de la souffrance. Il est moins dangereux d’être en lien avec un écran qu’avec un humain. Cela nous évite de « penser ».

Descartes serait ravi d’apprendre que ce qui a présumé l’existence de l’être humain pendant des siècles est si soigneusement évité de nos jours. Son « Je pense donc je suis » ne semble plus être tellement d’actualité.

À force d’éviter de « trop » penser – mais surtout, de ressentir -, ne cesse-t-on progressivement d’exister?

Le paradoxe est que l’on continue à chercher frénétiquement à se sentir exister au travers de tous ces artifices. Quelqu’un devrait nous mettre au courant qu’on ne peut pas se sentir exister si l’on reste déconnecté de nous-même et de nos semblables.

Exister c’est être vivant et être vivant suppose d’accepter de se laisser traverser par le mouvement de la vie – par les joies autant que par les peines.

C’est arrêter de vouloir figer le moment pour s’assurer une fausse sécurité et chercher à se « protéger » en permanence, mais accepter de se laisser porter par le courant, avec ses hauts et ses bas. Prendre le risque de vivre. Et d’établir un contact direct avec nos semblables – de cœur à cœur et les yeux dans les yeux. Et non d’écran à écran, d’ego à ego, d’armure à armure.

Or, nous préférons vivre par procuration. En nous plongeant dans une série Netflix ou en zappant des vidéos abrutissantes sur Tik-Tok et Instagram. Je n’ai rien contre les séries Netflix, il y en a de très bonnes, et se divertir de temps en temps n’est pas très grave en soi.

Cela devient grave quand on y vit en permanence. Quand on fuit la vraie vie au profit d’un monde virtuel, au profit de notre « bulle » car le monde dehors nous paraît hostile et effrayant, quand on se barricade virtuellement – et parfois même physiquement – derrière des murs épais et infranchissables qui nous « protègent » de tout ce qui est désagréable.

Mais en réalité, en y réfléchissant, est-ce le monde extérieur qui nous effraie autant? Ou est-ce plutôt notre monde intérieur? Quand nous nous réfugions dans des mondes virtuels que nous consommons via les écrans, ce n’est pas tant le monde extérieur que nous essayons de faire disparaître, c’est notre monde intérieur.

Plus il y a du bruit à l’extérieur moins on entend notre « bruit » intérieur. Plus il y a du bruit à l’intérieur de nous, moins nous supportons le calme et l' »ennui ». La nature – dont nous sommes pourtant issus et qui nous reconnecte à nous-même – est de ce fait un endroit effrayant pour beaucoup de personnes qui ne sont pas habituées à être véritablement en paix.

Ce qui est « drôle » est que les enfants, à l’instar de la nature, cherchent à nous reconnecter sans cesse à notre monde intérieur et à notre histoire, forcément. Ils nous ramènent à notre propre enfance, à nos joies de l’époque, mais – surtout – à ce dont nous avons manqué étant enfants et ce qui nous a blessé.

Ce que nous faisons pour nos enfants – ou ce que nous ne faisons pas – c’est souvent pour nous que nous le faisons. La plupart du temps, inconsciemment.

Quand nous voulons surprotéger nos enfants, c’est l’enfant que nous avons été que nous cherchons encore à protéger, quand nous voulons donner à notre enfant la vie que nous n’avons pas eue, c’est en réalité à notre propre enfant intérieur que nous cherchons à offrir tout cela.

Car notre enfant n’a rien à voir avec nous et ne vivra pas la même vie que nous – son chemin est tout simplement différent du notre.

Et souvent, quand nous cherchons à agir par réaction au passé – par exemple, exactement à l’opposé de ce que nos parents ont fat avec nous -, nous obtenons paradoxalement le même résultat. Les polarités sont identiques par leur nature, mais différentes par leur intensité.

Cela revient à dire que le deux bouts de l’extrême se rejoignent – ce qui est difficile à croire quand on a d’un côté l’exemple d’un parent trop stricte et de l’autre, celui d’un parent trop permissif.

On a l’impression qu’ils sont trop différents, mais au fond tous les deux ont un problème avec les limites. Et pour un enfant, se voir imposer trop de limites est aussi néfaste que de ne pas en avoir assez.

L’enfant n’entend pas tellement ce qui est dit que ce qui n’est pas dit. Peu importe à quel point le son de la télé est fort ou l’émission intéressante. Il capte l’inconscient de son parent mieux que quiconque, à son insu et souvent malgré lui.

Il n’y a pas de solution miracle et bien sûr, on fait ce qu’on peut, avec ce que l’on est.

ALF (Source: YouTube)

J’ai de très bons souvenirs des soirées passées avec mes parents à regarder tous ensemble Alf (ça ne me rajeunit pas, hein!) et à rigoler.

Mais aussi des souvenirs pénibles où on mangeait devant la télé pour éviter les discussions « difficiles » et où l’ambiance était trop lourde, trop tendue, au point de me couper l’appétit. Tout dépend du contexte.

Le problème n’est pas l’écran mais l’utilisation qu’on en fait. Le problème n’est pas de visiter de temps en temps le monde virtuel, c’est de l’utiliser comme refuge qui nous met « à l’abri » du monde réel.

Le problème n’est pas la connexion internet, c’est la déconnexion de nous-même et de ceux qui essaient désespérément de se reconnecter à nous pendant que nous, on regarde nos écrans comme si c’était la chose la plus importante au monde en prononçant des mots en totale contradiction avec nos actions: « Si, si, je t’écoute. »

Essayez de vous sentir écouté quand votre interlocuteur a le nez dans son écran de téléphone. Demandez à votre enfant s’il se sent important et écouté quand vous faites ça pendant qu’il vous parle.

Pourtant, les jeunes d’aujourd’hui « communiquent » entre eux de cette manière: ils sont à côté et ils ont le nez sur l’écran de leur téléphone. Le contact visuel est devenu quasi inutile.

Or, ceux qu’on évite de regarder dans les yeux sont en général les personnes qui ont certains troubles psychiatriques. Elles se sentent « persécutées » si on établit un contact « les yeux dans les yeux », alors mieux vaut éviter de les regarder ainsi. Ce sont les psys qui le disent – je n’ai pas fait d’études de psychopathologie.

Pourtant les yeux sont le miroir de l’âme. Si on perd le contact visuel, une partie essentielle de la connexion se perd, inévitablement.

Aussi, ne sommes-nous pas en train de nous transformer quelque part en « malades mentaux » en évitant de regarder les gens dans les yeux quand nous discutons avec eux? Oui, mes propos sont peut-être un peu forts. Un peu exagérés pour certains.

Car vu de l’extérieur, cette posture, outre le fait qu’elle nous déshumanise, n’a pas trop l’air de nous faire respirer la joie. Peut-être avons-nous « simplement » trop mal au cou, à force de pencher sans cesse sur l’écran de notre téléphone?

Il serait peut-être temps de ranger notre téléphone, ordinateur ou tablette, et de prendre le risque d’établir une vraie connexion avec la personne qui se trouve à nos côtés. Celle qui partage notre vie, celle qui partage notre pause déjeuner ou simplement notre voisin.e de table dans le café où nous nous trouvons en ce moment même.

Osons le lien, maintenant ! La vie terrestre est courte et l’humain est fait pour le partage ❤

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