
Je reviens encore sur le sujet du sacrifice. Cette fois-ci, non pas pour m’exprimer en mon nom, mais pour simplement partager ce que d’autres ont écrit sur le sujet.
Cela fait un moment que j’avais lu cette histoire quelque part sur le Web, avec l’idée de la publier ici. Après être encore tombée dessus hier sur un site bulgare, je la partage enfin car je la trouve vraiment excellente et très parlante. Jugez-en par vous-même!
« Un conte sur le sacrifice inutilE
« C’est bien ici la file d’attente pour les sacrifices?
– Oui, c’est ici! Vous êtes derrière moi. J’ai le numéro 852 et le votre c’est le 853.
– Oh là là! Je me demande bien quand viendra mon tour…
– Ne vous inquiétez pas, ça avance vite. Il est au nom de quoi votre sacrifice?
– Au nom de l’amour. Et le votre?
– Au nom des enfants. Mes enfants sont tout ce que j’ai!
– Et qu’allez-vous sacrifier en leur nom?
– Ma vie personnelle. Pourvu qu’ils soient heureux et en bonne santé. Je leur donne tout. Il y avait par exemple cet homme qui a voulu m’épouser, j’ai cependant refusé sa demande. Hors de question que je leur impose un beau-père!
J’ai même quitté le travail que j’aimais car c’était trop loin de la maison. Je me suis faite embaucher comme femme de ménage à l’école maternelle pour être encore plus près d’eux en cas de besoin, pour veiller sur eux et m’assurer qu’ils soient propres et bien nourris. Tout ce que j’ai, je le donne aux enfants. Je ne veux rien pour moi!
– Oh oui, je vous comprends. De mon côté j’aimerais sacrifier ma relation d’amour. Vous comprenez, il n’y a plus rien entre mon mari et moi. Il a une autre femme dans sa vie.
Dans ma vie aussi il y a un autre homme, cependant… Si seulement mon mari était parti en premier. Mais il n’emménage pas chez elle. Il pleure. Il dit qu’il est habitué à vivre avec moi. J’ai de la compassion pour lui. Il pleure! Et l’on continue à vivre ainsi.
La porte s’ouvre et une voix annonce:
– Numéro 852, entrez s’il vous plaît!
– Bon, j’y vais. Je suis très nerveuse. Et s’ils n’acceptaient pas mon sacrifice?
Le numéro 853 continue à attendre recroquevillé sur sa chaise, dans une position fœtale. Le temps s’écoule lentement mais le 852 finit pas ressortir du cabinet.
– Alors? Ont-ils accepté votre sacrifice?
– Non. Il y a une période d’essai. On m’a renvoyé pour y réfléchir encore.
– Ah bon? Et pourquoi pas tout de suite?
– Ben, on m’a posé la question: « Avez-vous bien réfléchi avant de demander cela? C’est tout de même définitif! » J’ai dit: « Ce n’est pas grave. Les enfants vont grandir et vont apprécier ce que leur mère a sacrifié pour eux. »
On m’a montré alors un film au cabinet. Un film très bizarre. Je crois qu’il était sur moi. Les enfants étaient déjà grands. Ma fille s’était mariée dans un pays lointain.
Mon fils ne me téléphonait qu’une fois par mois, sous la surveillance stricte de sa femme qui parlait à peine. Je lui ai demandé: « Mon fils, mais qu’est-ce que je t’ai donc fait? »
Et lui, de répondre:
« De grâce, arrête de te mêler de nos vies maman! Tu n’as vraiment rien d’autre à faire? »
Et moi, que voulez-vous que je fasse, je n’ai rien fait d’autre de ma vie à part m’occuper d’eux. Je crois que mes enfants n’ont pas apprécié mon sacrifice. Est-ce donc en vain que j’ai fait tout ça?
La porte du cabinet s’ouvre à nouveau et la voix dit: « C’est au numéro 853! »
– Ça y est, c’est mon tour! Vous m’avez pas mal fait peur! Allez, j’y vais!
-Installez-vous s’il vous plaît. Que comptez-vous donc sacrifier?
– Ma relation d’amour.
– Je vois. On va la regarder.
– La voilà. Comme vous voyez, elle n’est pas très grande mais elle est sympathique. Elle est relativement neuve, donc pas encore abîmée – on s’est rencontré il y a à peine six mois…
– Au nom de quoi voulez-vous sacrifier cette relation?
– Pour préserver ma famille.
– Quelle famille? La votre? Est-ce nécessaire au moins?
– Ben oui! Mon mari a une maîtresse, cela fait un moment qu’il la fréquente, qu’il n’arête pas de me mentir, je n’en peux plus…
– Et vous?
– Moi quoi? J’ai rencontré quelqu’un d’autre, nous avons une relation…
– C’est cette relation-là que vous souhaitez sacrifier?
– Oui, pour préserver la famille.
– Vous venez de dire que votre mari a une maîtresse et vous avez rencontré un autre homme. De quelle famille parle-t-on au juste?
– Nous sommes encore officiellement mariés, nous sommes donc une famille.
– Donc, cela vous convient.
– Absolument pas! Je souffre et je n’arrête pas de pleurer.
– Mais si je comprends bien, vous ne souhaitez pas non plus changer les choses et commencer une nouvelle relation.
– Tout compte fait, la nouvelle relation n’est pas si profonde, c’est juste pour passer le temps, je ne vais pas avoir beaucoup de peine de la perdre.
– Très bien alors, faites votre sacrifice.
– On m’a dit que vous montriez un film ici, sur l’avenir. Pourquoi ne pas me le montrer à moi aussi?
– Les films sont différents. À certains on montre des films sur l’avenir, à d’autres sur le passé. Pour vous ce sera un film sur le présent. Regardez!
– Oh mon Dieu! Mais c’est moi! J’ai une sale tête! C’est pas vrai! Je prends soin de moi pourtant!
– C’est la façon dont votre âme se projette sur votre apparence.
– Les épaules voûtées, la bouche en grimace, le regard trouble, les cheveux mal coiffés.
– C’est l’apparence qu’on les gens quand leur âme pleure.
– Et qui est ce petit garçon avec moi? Il a une belle apparence. Il est blotti contre moi.
– Ne l’avez-vous donc pas reconnu? C’est votre mari, c’est la projection de son âme.
– N’importe quoi! Mon mari est un homme adulte.
– Dans son âme c’est un enfant. Qui se blottit contre sa maman.
– Remarquez, il est pareil dans la vraie vie. Toujours à me coller, à s’agripper…
– Donc, ce n’est pas vous qui vous agrippez à lui mais c’est lui qui vous colle?
– Je le sais depuis toute petite, la femme doit être plus forte, plus sage, plus déterminée. Elle doit diriger la famille et guider son mari…
– La forte, la déterminée et sage maman doit guider son petit garçon- mari. C’est ce qui en ressort. Elle doit le gronder un peu, ensuite le réconforter et finir par lui pardonner. Que vouliez-vous sinon?
– Mais je ne suis pas sa mère, je suis sa femme! Et dans ce film il se montre si coupable! Et il va retourner auprès de l’autre traînée en courant, et moi je continuerai à l’aimer malgré tout!
– Bien sûr, le petit garçon va jouer pendant quelque temps dans le bac à sable, puis il va retourner à la maison, auprès de sa maman chérie. Il va pleurer un peu dans ses jupons, puis va s’excuser. Et voilà la fin du film. On va terminer ce rendez-vous. Allez-vous sacrifier donc votre amour? Avez-vous réfléchi?
– Et pourquoi ne pas m’avoir montré le futur?
– Parce que vous n’en avez pas. Avec un présent pareil, votre « gamin » finira par s’enfuir, si ce n’est auprès d’une autre femme, il se réfugiera dans une maladie. Ou n’importe où ailleurs. Mais dans tous les cas il cherchera un moyen d’échapper aux jupons maternels. Lui aussi voudrait grandir.
– Et qu’est-ce que je suis censée faire alors! Pourquoi me sacrifier dans ce cas?
– C’est vous qui décidez. Peut-être préférez-vous être davantage mère que femme.
– Non, je veux être la femme bien-aimée!
– Les mamans peuvent aussi être parfois des femmes bien-aimées.
Alors? Etes-vous prête à vous sacrifier? Pour préserver ce que vous avez et que votre mari puisse rester un petit garçon?
– Non, je ne suis pas prête… J’ai besoin d’y réfléchir.
– Bien sûr, nous vous offrons ce temps de réflexion.
– Et des conseils, vous en offrez aussi?
– Très volontiers.
– Alors, dites-moi s’il vous plaît, que devrais-je faire pour que mon mari grandisse?
– Probablement arrêter d’être sa maman. Vous regarder en face et apprendre à être une femme. Une vraie femme. Séduisante, émouvante, mystérieuse, désirable. Celle à qui on a envie de chanter des sérénades et d’offrir des fleurs et non pas celle qui donne envie de pleurer dans ses jupons.
– Vous pensez que cela va aider?
– D’habitude ça aide. Mais uniquement si vous choisissez d’être une Femme. Dans le cas contraire, vous pouvez revenir. Votre relation avec cet homme dont vous êtes amoureuse est remarquable, on la prendra avec plaisir.
« Savez-vous combien de personnes dans ce monde rêvent d’avoir une telle relation? Donc, si vous décidez finalement de la sacrifier pour les personnes qui sont dans le besoin, n’hésitez pas!
– Je vais y réfléchir…
Le n°853 sort tremblante du cabinet en serrant fort contre son cœur la relation qu’elle avait voulu sacrifier.
Le n°854 entre au cabinet. »
Auteur du texte original: Irina Semina (psychologue, auteure, scénariste et conteuse russe)
La présente version du texte a été traduite depuis le site bulgare Obekti.bg


Très joli conte, très juste !