Raisons et conséquences

Les gens de ma génération (et même ceux qui sont un peu plus jeunes) ont presque tous vu le film Ghost où Patrick Swayze disparaît brutalement de la vie de Demi Moore parce qu’il est… mort.
On lui accordera qu’il avait une raison bien valable de se comporter en fantôme. Même en étant fantôme, il a malgré tout trouvé moyen de lui donner des nouvelles car elle était si malheureuse de son absence! Quel homme! Et quel amour!
Hélas, de nos jours, à l’ère du tout jetable, des pseudo-sentiments et de la consommation à outrance, la plupart des personnes qui ghostent quelqu’un en amour le font pour des raisons beaucoup moins valables et nobles.
Pour rappel, le ghosting est ce phénomène généralisé au 21e siècle, qui représente le fait de disparaître du jour au lendemain de la vie de quelqu’un – sans donner la moindre explication. Ghost veut dire fantôme en anglais et la signification sous-entend que la personne qui ghoste une autre personne se comporte ni plus ni moins comme un fantôme. Sauf que, même pas – puisque, comme le fameux film nous le montre, même un fantôme ne laisse pas la personne qu’il aime sans nouvelles et sans explication.
Alors, pourquoi certaines personnes pratiquent si facilement et activement le ghosting – surtout sur celles et ceux qu’elles prétendent aimer? Je dis bien prétendre car il a été désormais prouvé que cette pratique a souvent un impact psychologique extrêmement dévastateur sur la personne qui attend des nouvelles de l’autre sans comprendre ce qui se passe.
C’est exactement comme lorsque quelqu’un meurt du jour au lendemain et qu’on n’élucide jamais les circonstances de sa mort. Pire encore, parfois on ne prouve même pas qu’il est bien mort et alors la personne qui reste à attendre des jours, des semaines, des mois et des années ne parvient pas à faire correctement son deuil.
D’après les spécialistes, le ghosting s’apparente à une forme d’évitement émotionnel. La personne qui ghoste, choisit (pas forcément consciemment) de ne pas donner de nouvelles ni d’explications du jour au lendemain, parce qu’elle veut éviter les sentiments inconfortables (les siennes ou celles de l’autre) si elle choisissait d’agir de façon plus responsable et mature.
Oui, car (toujours d’après les spécialistes) ceux qui préfèrent le ghosting à la communication claire et honnête souffrent d’un manque de maturité émotionnelle. Ne pouvant admettre et gérer correctement leurs propres émotions, elles ont du mal à faire face à l’expression émotionnelle de l’autre – qu’elles perçoivent comme inconfortable ou menaçante.
Bref, à l’origine du comportement du ghosting réside souvent la peur de blesser, d’être blessé, la peur du conflit et du rejet – autrement dit, la peur des conséquences d’un positionnement ferme, clair, honnête et responsable face à soi-même et à l’autre.
Dans cette histoire on a tendance à penser uniquement en terme de conséquences sur la personne ghostée. Mais il faut comprendre que le ghosting a énormément d’impact (sinon plus) sur la personne qui ghoste l’autre et qui s’enferme (bien que tardivement) dans le piège de son propre inconscient.
Quoi qu’il en soit, les conséquences immédiates du ghosting sont ressenties en priorité par la personne qui subit la disparition de l’autre.
Il a été prouvé que le ghosting blesse même quand il n’existait encore aucun lien émotionnel profond entre les personnes. Il y a cependant une différence entre un ego blessé par quelqu’un qu’on connaissait à peine après l’avoir vu deux fois autour d’un café – et quelqu’un avec qui on avait une vraie relation « d’amour » (du moins, c’est ce que nous pensions) et qui comptait énormément dans notre vie. L’impact est beaucoup plus délétère dans le second cas.

Dans le premier cas on va juste panser une petite blessure narcissique (en fonction de notre degré d’estime de soi). Au mieux, on va conclure que cette personne a été peu fiable ou impolie, et on va passer à autre chose. A moins d’avoir nous-même un vrai problème d’ego, on ne passera pas des nuits blanches à cause d’un « date » qui a fini par nous ghoster au bout de trois rendez-vous.
Le second cas est un peu plus problématique. Ce genre de ghosting est un peu l’équivalent du père de famille qui part chercher des clopes et ne revient jamais (ou revient parfois au bout de trois ans). Vous avez un passé avec cette personne: vous avez eu des hauts, des bas, des disputes, des déclarations enflammées, des nuits passionnées, des scène de ménage, des promesses, ou que sais-je.
Le fait est que vous aviez un vrai lien qui ne datait pas de la veille. Vous aimiez cette personne et elle était supposée vous aimer aussi (du moins c’est ce qu’elle vous répétait année après année). Peut-être vous a-t-elle même dit qu’elle n’envisageait pas sa vie sans vous, ou que vous deux, c’était « pour la vie ».
Toutes ces raisons font qu’il est extrêmement difficile d’admettre que cette personne-là puisse arrêter de vous donner des nouvelles du jour au lendemain. Et pire, qu’elle parte refaire sa vie ailleurs sans au préalable avoir « rompu » avec vous. Qu’en pensez-vous? Trouvez-vous cela étrange ou parfaitement normal?
On peut se poser logiquement la question de savoir ce qui pourrait bien passer par la tête de la personne qui ghoste et de la personne qui est ghostée.

Par « chance » je peux fournir des information de première main pour les deux cas. Il se trouve que j’ai été des deux côtés de la barrière.
Sauf que, lorsque j’ai ghosté une personne que j’aimais j’avais 20 ans et les moyens de communication actuels n’existaient pas encore pour la plupart (bon, j’avais quand même un Nokia 3310).
Ce n’est pas une excuse très valable, je le conçois, mais on pourrait tout de même supposer que ghoster quelqu’un à 20 ans après 3 mois de relation (fût-elle passionnée et tumultueuse) aurait un peu moins d’impact que lorsqu’on ghoste quelqu’un à 40 ans, après plusieurs années de relation.
Même à 20 ans j’ai réalisé que mon comportement avait été cruel et immature. Peu importe la « faute » de l’autre. Pour quelles raison ai-je fait cela?
La personne que j’aimais m’avais signifié que notre relation n’avait pas d’avenir. Elle m’avait trompée « sous mes yeux », en prétendant « en avoir besoin pour se remettre les idées en place ». Bref.
À l’époque je pensais avoir de très bonnes raisons de ghoster quelqu’un qui m’avait blessée de la sorte. J’étais aussi un peu plus impulsive qu’aujourd’hui – j’ai donc sauté dans une autre relation sans dire un mot et sans donner aucune nouvelle pendant plusieurs mois.
Il n’empêche que c’était dégelasse d’agir ainsi. Surtout que je n’ai pas fait semblant – j’ai si bien disparu de la circulation (à l’époque c’était facile) que la personne a vraiment cru qu’il m’était arrivé quelque chose et s’est fait un sang d’encre durant plusieurs semaines, sans nouvelles de moi et ne pouvant me joindre par aucun moyen.
J’avais voulu fuir pour me protéger et parce que j’étais blessée et sans espoir quant au futur de notre relation. Sauf que je n’ai pas rompu en bonne et due forme car je n’avais pas le courage de tourner le dos à la personne que j’aimais encore.
En gros, je me laissais une porte ouverte. En même temps c’était une sorte de « vengeance » – même si je ne lui ai pas annoncé d’emblée avoir trouvé quelqu’un d’autre, je n’avais pas oublié sa trahison (qui s’était produite avec mon propre « accord » et pratiquement sous mon toit). Les spécialistes ont peut-être raison en disant que le ghosting s’apparente à de l’agressivité passive.
Mais surtout, je n’assumais pas ma peur de sa réaction ou sa décision si je lui parlais honnêtement – de ma peine, de ma colère, de mon intention de mettre fin à la relation car de son point de vue « on n’avait pas d’avenir ensemble ». Je l’ai ainsi privé de la possibilité de s’expliquer et de m’exprimer son point de vue.
Sans vouloir me justifier davantage, je dirais que c’était la preuve de ma grande immaturité émotionnelle et affective à l’époque.
20 ans plus tard on m’a « rendu la pareille » et de manière beaucoup plus dure et souffrante. Ce que j’ai vécu ressemblait à la « nuit noire de l’âme » et j’ai mis des années à m’en remettre. Je m’en suis voulue, j’en ai voulu à l’autre, j’ai cherché mille et une explications à son silence et à son comportement. J’ai cru que j’allais devenir folle.

Je ne cessais de me demander pourquoi une personne peut vous faire des déclaration enflammées un jour, faire des projets avec vous, et quelques jours ou semaines plus tard vous ignorer comme si vous n’aviez jamais existé. Entre le premier et le deuxième comportement il y avait un vide que je n’arrivais pas à remplir correctement – puisque l’autre ne me donnait pas de nouvelles ni d’explications.
Et comme ce n’était pas la première fois que cette situation se produisait entre nous, cette fois-ci j’avais décidé de ne pas revenir à la charge, de ne plus relancer, de garder le silence moi aussi et de lui laisser la liberté de revenir vers moi. Je lui ai donc simplement dit: « Appelle-moi quand tu seras dispo. » Je n’ai plus jamais eu de nouvelles.
Je suis restée dans l’attente environ… 1 an. À la fois j’espérais avoir des nouvelles et en même temps j’espérais que cette fois-ci on allait vraiment réussir à se séparer. Puisqu’on avait essayé de se séparer « officiellement » des dizaines de fois auparavant – sans succès durable. Peut-être que si on le faisait de manière implicite ça fonctionnerait enfin.
Sauf que j’ai sous-estimé l’impact de cet « implicite » – et à quel point il pouvait être dévastateur. Je pense qu’il a cet effet sur les deux personnes, sauf que le « fantôme » – ghosteur le ressent après coup.
Je suis quand même revenue à la charge au bout de un an et demi – et on m’a annoncé froidement et très formellement: « J’ai refait ma vie et je nage dans le bonheur désormais. Cela me désole que tu ne l’aies pas fait de ton côté et que tu en sois toujours au même point. J’espère que tu respectera mon choix de ne plus être en lien avec toi. » Choix que l’autre personne avait visiblement pris de façon totalement unilatérale sans trouver utile de me l’annoncer.
C’aurait été plus correct de dire: « Je t’ai fui et je continue à te fuir car je n’assume ni mes émotions ni mes décisions – cela me dépasse et je ne sais pas comment m’en dépatouiller. J’ai voulu te quitter avant que tu ne me quittes car l’enjeu est trop grand. » Chose que j’aurais pu moi-même dire à la personne dont j’étais amoureuse au moment où je l’ai ghostée à l’âge de 20 ans.
Très bien, je vois. Ou pas. Je sais d’expérience comment on peut refaire sa vie et décider de « nager dans le bonheur » pour tenter d’oublier la personne qu’on a autant aimée. Pendant quelques années on vit sa plus belle vie. Jusqu’au jour où le boomerang nous rattrape. Et il nous rattrape toujours. Tellement qu’on se demande comment on a pu faire une chose pareille.

Les situations inachevées ne sont pas une bonne base d’une nouvelle vie. Si l’on ne met pas une vraie fin en bonne et due forme (encore plus si l’on aime toujours l’ancienne personne), notre énergie restera bloquée dans l’ancienne relation et la nouvelle relation va en souffrir tôt ou tard.
La nouvelle relation finit par devenir une relation avec un fantôme – dans les deux sens. On n’est pas vraiment là et l’on perçoit la nouvelle personne à travers les filtres de notre ancien amour. Sauf qu’il n’est pas ancien – puisque nous n’avons pas cessé d’aimer l’autre comme par magie, en plus de ne pas avoir eu le courage de rompre avec.
Le deuil risque alors de devenir interminable aussi pour le ghost – avec l’inconvénient de réaliser a posteriori les conséquences de ses choix (ou non choix) et le poids de la responsabilité qui en découle, aussi bien par rapport à l’ancienne relation que par rapport à la relation actuelle, qui pourrait s’avérer avoir été une relation-liane ou relation-pansement.
Quant au ghosté, bien que sa position semble moins avantageuse, il sait qu’il n’a pas eu le choix – et, bien que son deuil s’éternise aussi, tôt ou tard il trouvera le moyen de se faire une raison et de continuer sa vie pour de bon. S’il a la sagesse de donner du temps au temps en restant seul, il finira par panser ses plaies et parviendra à se reconstruire sans être obligé d’investir l’énergie (qu’il n’a pas) dans une nouvelle relation.
J’avoue que plus jeune j’avais le « complexe de la liane » – si je me séparais de quelqu’un je sautais tout de suite dans une nouvelle relation pour éviter de trop souffrir de la séparation. La plupart du temps j’avais même déjà trouvé la nouvelle personne avant de quitter la précédente pour ne pas prendre le risque de cet « entre deux » inconfortable qui m’obligerait à regarder ma peine en face. Dans tous les cas c’était une forme de fuite – je fuyais les difficultés et ma propre responsabilité dans mes relations. En fin de compte je me ghostais moi-même.
J’en suis arrivée à la conclusion que ce qui est « curieux » avec le ghosting (un peu comme avec tout) est que le ghost et le ghosté ne sont au final pas si différents dans leur dynamiques. Simplement ces dernières s’expriment différemment dans la situation concrète. Mais les rôles peuvent toujours s’inverser – ou elles l’ont déjà été.

Pour conclure, oui, le ghosting subi est une expression d’immaturité et d’irresponsabilité émotionnelle, affective et relationnelle réellement destructrice, qui peut sérieusement ruiner divers aspects de la vie de la personne ghostée- allant parfois jusqu’à compromettre sa santé si cette relation a été longue et importante, et que la personne aimée prenait beaucoup de place dans la vie du ghosté. Mais si tel était réellement le cas, il faut savoir que la personne qui ghoste ne sort pas non plus indemne de cette dynamique: tôt ou tard le boomerang lui reviendra en pleine figure et l’obligera à également se responsabiliser et grandir.
Finalement, le ghosteur et le ghosté sont les deux faces d’une même pièce. Ce n’est absolument pas étonnant, puisque qu’on est tous dans la même école et qu’on a tous nos leçons à apprendre. Si nos timings respectifs ne coïncident pas, c’est parce qu’on est tour à tour profs et élèves les uns des autres.
Chaque personne que tu rencontres est ton propre reflet et son rôle dans ta vie est de te révéler un aspect de toi-même que tu avais besoin de travailler pour grandir dans cette existence et te rapprocher un peu plus de ce que tu es censé devenir.
(c’est ma propre citation :))
❤️

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